Des cathédrales en série….

Février 1892. Claude Monet pose ses bagages à Rouen, au 31 place de la Cathédrale. De sa fenêtre, il peut admirer le grand et majestueux édifice gothique. Le coup de foudre artistique est immédiat...

 Cathédrale de Rouen, effet de soleil, fin de journée, 1892. Huile sur toile, 100 × 65 cm. Legs Michel Monet, 1966. Inv. 5174. Paris, musée Marmottan Monet ©musée Marmottan Monet, Paris  

Saviez-vous qu’une simple affaire d’héritage est à l’origine de l’illustre série des Cathédrales de Rouen ? C’est, en effet, pour régler la succession de sa demi-soeur Marie, -fille légitimée d’Adolphe Monet- que Claude Monet effectue un séjour dans la «ville aux cent clochers». Installé dans un appartement vide face à la cathédrale, l’artiste est immédiatement happé par les mouvances de la lumière sur la façade colossale. Après un aller-retour forcé à Giverny, Claude Monet se voit contraint de quitter son poste d’observation rouennais investi par des ouvriers peintres. Le négociant en modes Fernand Levy, qui tient, au 23 place de la Cathédrale, une boutique classée dans la rubrique «lingerie et modes», propose de l’accueillir. C’est dans le salon d’essayage que Claude Monet pose son chevalet ! « Les clientes chic de l’après-midi apprécient médiocrement la présence de cet homme barbu qui leur tourne le dos, et dont le regard paraît osciller, d’un mouvement régulier de pendule, entre la façade de la cathédrale et un chevalet sur lequel une toile, à chaque fois, reçoit quelques touches nouvelles», rapporte Daniel Wildenstein dans «Monet ou le triomphe de l’impressionnisme».  L’installation d’un paravent assurera la tranquillité de l’artiste… et celle des clientes ! Les obstacles à surmonter sont nombreux. Qu’il est, en effet, ardu de restituer toutes les nuances de l’éclairage naturel sur les murs de l’église, dans une ville où l’instabilité climatique est quasi légendaire. Entre brouillard et écran de nuages, soleil et pluie s’y succèdent sans avertissement. Avec vaillance, l’artiste s’acharne à «reproduire l’air dans lequel baigne le motif»…

Peint entre 1892 et 1893 et post-daté de 1894, l’ensemble comptera pas moins de vingt-huit vues du portail occidental et deux capturées depuis la cour d’Albane, située sur le côté de l’édifice. Un travail colossal lors duquel l’artiste luttera, cauchemardera, reprendra et retouchera interminablement ses toiles. «Crébleu ! Quel travail que cette cathédrale ! C’est terrible !» écrit-il à sa femme Alice Hoschedé. «Je suis rompu, je n’en peux plus et j’ai eu une nuit remplie de cauchemars, narre-t-il dans une autre missive. La cathédrale me tombait dessus, elle semblait bleue, rose ou jaune… » Claude Monet terminera ses toiles dans son atelier givernois. Il en sélectionnera vingt qu’il présentera dans la galerie parisienne de son marchand d’art, Paul Durand-Ruel. 

Cette étonnante série, où le peintre impressionniste fouille totalement son sujet, systématisera son intérêt pour l’étude des lumières sur un même motif. Et qui mieux que son fidèle ami Georges Clemenceau pour analyser cette incroyable entreprise : « Aussi longtemps que le soleil sera sur elle, il y aura autant de manières d’être de la cathédrale de Rouen que l’homme pourra faire de divisions dans le temps. L’œil parfait les distinguerait toutes, puisqu’elles se résument à des vibrations perceptibles même pour notre actuelle rétine. L’œil de Monet précurseur nous devance et nous guide dans l’évolution visuelle qui nous rend plus pénétrante et plus subtile notre perception du monde… »