Un automne à Venise…

Claude Monet est âgé de 68 ans lorsqu'il se décide enfin à explorer la Sérénissime. Entrepris au milieu du cycle des Nymphéas, ce voyage aux allures d'intermède ne devait durer qu'un mois. Mais le peintre, si absorbé par son travail vénitien, ne cessera de repousser son départ...

 Saint-Georges-Majeur au crépuscule, Claude MONET, 1908, National Museum of Wales, Cardiff.
© Amgueddfa Cymru – National Museum Wales

 

25 septembre 1908. Claude Monet annonce à Paul Durand Durel, son marchand d’art, son départ imminent pour Venise. Alice, son épouse depuis 1892, se réjouit de l’y accompagner. Dame de la haute société et mécène des arts, Mary Hunter les convie à séjourner au Palazzo Barbaro, un palais situé sur la rive nord du Grand Canal. En quittant Giverny, le maître impressionniste ignore s’il aura envie d’y peindre. Craint-il d’être déçu par un sujet déjà ardemment traité par William Turner, James Whistler ou encore Auguste Renoir ? Après plusieurs jours de repérage, Claude Monet tombe sous le charme de la cité des Ponts et s’empresse de saisir son pinceau…

Comme à l’accoutumée, sa journée est réglée par la course du soleil. A 8 heures, le peintre se positionne à la basilique San Giorgio Maggiore, située sur l’île du même nom. A 10 heures, il investit la place San Marco. Après déjeuner, Claude Monet travaille sur les marches du Palazzo Barbaro. En fin de journée, l’artiste s’offre un moment de détente avec Alice et emprunte une gondole pour admirer le coucher du soleil. «C’est trop beau pour être peint ! C’est inrendable !», tempête Claude Monet, éternel insatisfait..

Après deux semaines de villégiature au Palazzo Barbaro, le couple Monet s’installe au Grand Hôtel Britannia, qui profite d’un fantastique panorama sur la lagune et l’îlot de San Giorgio. «La vue depuis nos fenêtres est merveilleuse, on ne peut rien rêver de plus beau…», narre Alice à sa fille Germaine Salerou avec qui elle entretient une correspondance régulière. 

Plusieurs jours de mauvais temps feront enrager Claude Monet en le condamnant à l’inaction. Envahi par le doute, il juge ses toiles mauvaises et envisage de plier bagages. Mais lorsque le soleil refait son apparition, l’artiste renoue avec sa légendaire ardeur. Courant novembre, «le travail atteint de telles cadences qu’Alice doit se charger d’une partie de la correspondance», lit-on dans Monet ou le triomphe de l’impressionnisme de Daniel Wildenstein. C’est ainsi qu’elle écrira à Gustave Geffroy que «Claude Monet a été complètement empoigné par Venise !»

Le 3 décembre, Claude Monet peint une dernière esquisse, «l’étude des Gondoles» -aujourd’hui conservée au musée des Beaux-Arts de Nantes- qu’il offrira plus tard à George Clemenceau. Le départ est fixé au lundi 7 décembre à dix heures du soir. Alors que les valises sont bouclées, Claude Monet exprime à Gustave Geffroy son regret de ne pas avoir visité, plus jeune, la Reine de l’Adriatique…

De ce séjour vénitien unique, Claude Monet ramènera trente-sept toiles. Négociants en art, les frères Bernheim-Jeune devanceront Paul Durand Ruel et s’assureront la primeur de cette moisson. Après avoir subi bien des retouches en atelier, les toiles seront exposées, à Paris, entre le 28 mai et le 8 juin 1912. Le peintre Paul Signac rendra, à cette occasion, le plus vibrant des hommages à celui qui fut à l’origine de sa vocation picturale : «J’ai éprouvé devant vos «Venise», devant l’admirable interprétation de ces motifs que je connais si bien, une émotion complète et forte. Ces «Venise», je les admire comme la plus haute manifestation de votre art»…