Philippe Piguet : «Les pivots de Monet ? Sa famille et ses amis»

Commissaire général du Festival Normandie Impressionniste, l'historien et critique d'art Philippe Piguet poursuivra, en cette saison 2020, son traditionnel cycle de conférences à la Fondation Monet. Entretien avec le bel-arrière petit-fils de Claude Monet...

La quatrième édition du «Festival Normandie Impressionniste» se tiendra du 3 avril au 6 septembre prochain. Sa ligne directrice, «La couleur au jour le jour» sonne-t-elle comme un signe de ralliement entre les impressionnistes d’hier et les artistes d’aujourd’hui ? 
Tout à fait, dans le sens où cette formule acte deux éléments très précis : les impressionnistes ont été, tout d’abord, les premiers à libérer la couleur des contraintes du sujet, c’est à dire à entrevoir les portes d’une potentielle situation qui va s’appeler l’abstraction. Rappelons-nous bien que les impressionnistes ne cherchent pas à retranscrire une fidèle représentation du motif dont ils se saisissent, mais un ressenti sensible à travers la couleur. Le deuxième segment est de mettre en exergue le fait que les impressionnistes ont mis de côté tous les canons esthétiques et académiques convenus – mythologie, allégorie, peinture d’histoire…-.  Ils vont se saisir de la vie au quotidien, au jour le jour ! Le principe de la sérialité les a, d’ailleurs, amenés à décliner à différents moments de la journée le motif dont ils traitaient. «Au jour le jour» laisse, en outre, supposer quelque chose d’indéfini dans le temps et qui parvient jusqu’à nous. D’où cette ouverture à l’art contemporain. Bien sûr, les critères et techniques sont différents car les temps ont changé. Mais le pont entre les impressionnistes d’hier et les artistes d’aujourd’hui est là !
Giverny fait partie des villes phares de l’impressionnisme. Quelle place occupera-t-elle au coeur de ce festival ? 
Organisée au musée des impressionnismes, l’exposition «Plein air. De Corot à Monet» sera emblématique car elle va témoigner de cette évolution technique,  le tube de couleur, grâce auquel  les artistes pourront aller travailler sur le motif. Dans une terminologie contemporaine, nous pourrions dire «in situ». Cette exposition symbolisera cette dynamique mise en place par les impressionnistes. D’une manière générale, Giverny trouvera, très naturellement, sa place au coeur du festival, d’autant qu’à l’extrémité de l’histoire pure et dure de l’impressionnisme, il y a Claude Monet et le bassin aux nymphéas !
Parmi tous les événements qui ponctueront le Festival, lequel fait un clin d’oeil plus appuyé que les autres à Claude Monet ?
Il y en a un qui me vient spontanément à l’esprit. C’est l’organisation, et plus exactement la réactivation d’une oeuvre de Daniel Buren à Deauville sous la forme d’une régate. Quand je pense Monet, je pense en effet régate à Argenteuil !  C’est une proposition que Buren avait inventé en 1975. Neuf voiles / toiles peintes par l’artiste et au motif rayé et coloré seront accrochées, le 18 juillet, sur des optimists dans le cadre d’une régate. A l’issue de la course, les toiles seront décrochées du bateau et exposées aux Franciscaines, le nouvel espace culturel de la ville. A voir absolument !
Comme à l’accoutumée, vous allez animer, dans le salon atelier de la Fondation et dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste, un nouveau cycle de conférences. La première, «Monet en amitié : Renoir, Geoffroy et Clemenceau», se tiendra le 14 mai. Qu’est-ce qui, selon vous, rapprochait Monet et Clemenceau, deux hommes aux tempéraments si différents ? 
La conscience de l’histoire. L’un dans la responsabilité dont il s’est senti investi de porter la Victoire. L’autre, dans une sorte de même ressenti vis à vis de l’histoire, lorsqu’il ouvre l’impressionnisme jusqu’à une création totalement inédite à 360°, aussi immersive que poétique. Ces deux-là n’ont cessé de s’épauler l’un l’autre dans les difficultés que la vie a mis sur leurs routes. Lorsque Monet vivra son second veuvage en 1911, Clemenceau sera là. Et rappelez vous de Clemenceau sortant à peine d’une tranchée et venant se ressourcer à Giverny…
Peut-on dire que Monet s’est forgé au travers de ces amitiés ? 
La famille et les amis furent les deux pivots majeurs sur lesquels il s’est appuyé toute sa vie. Ils l’ont aidé à tenir le combat esthétique qu’il menait. Claude Monet a trouvé, dans sa famille et auprès de ses amis, un permanent réconfort à ses soucis et un partage à toutes ses joies…
Une seconde conférence sera dédiée, le 9 juillet, à «La table de Monet». Le maître givernois ne mettait pas la main à la pâte mais se montrait toujours aux aguets des nouveautés. Peut-on dire qu’il inspirait l’art culinaire de la maisonnée ?
Je ne sais si j’irais jusqu’à ce point. Mais il est vrai que sa curiosité culinaire était très élargie et qu’il s’intéressait à certains aliments qui provenaient notamment d’Angleterre. Il était toujours attentif à ce qui serait servi à table. Certes, il ne mettait pas la main à la pâte mais il n’y avait que lui qui assaisonnait la salade ! Et le choix du vin lui revenait forcément. Son préféré ? Un blanc de Sancerre. Quant à son plat favori, je pencherais pour les soles à la Florentine…
«Saga familiale : Monet, Hoschedé-Monet & Butler» concluera, le 8 octobre, votre cycle de conférences. Pourrions nous qualifier cette famille de tribu ? 
En effet ! Il y aussi l’idée d’une filiation à l’impressionnisme dans les travaux qu’ont pu accomplir Blanche Hoschedé mais aussi Theodore Butler. Il est sûr que cette saga se décline autour de trois noms : Claude Monet, sa belle-fille Blanche et Theodore Butler, qui épousera sa belle-fille Suzanne. Tant de choses sont à mettre en exergue, quant à leur complicité par rapport au motif, mais aussi à une sorte d’écriture impressionniste qui les rassemblait…
Vous décryptez, depuis de nombreuses années, le travail de Blanche Hoschedé. Quid de sa cote actuelle ?
Elle a connu des bouleversements ces dix dernières années. Sa cote grimpe mais elle est différenciée selon le motif traité. Le marché de l’art se montre plus réactif à l’égard de sujets qui, dans la peinture de Blanche, touchent Claude Monet. C’est la loi du marché ! Mais je peux vous assurer qu’il ne se passe pas une semaine sans que je sois sollicité à son sujet, et notamment par des commissaires priseurs qui m’interrogent sur un tableau mis aux enchères. Et, compte tenu du fait que je travaille sur le catalogue raisonné de Blanche Hoschedé, je reçois beaucoup de demandes de certificats d’authenticité…
Dans une précédente interview, l’historien d’art Pascal Bonafoux exprimait le souhait que puissent être, un jour, éditées les correspondances de Claude Monet…
Les correspondances figurent dans le catalogue raisonné de Daniel Wildenstein. Mais elles n’ont, en effet, jamais été rassemblées dans un seul et unique ouvrage. Il serait si passionnant qu’un tel livre, uniquement constitué de ce type de sources, existe ! Mon projet à moi est de publier toutes les archives épistolaires que je possède. Parmi celles-ci, les lettres d’Alice sont irrésistiblement intéressantes ! J’y travaille depuis très longtemps. Le terme idéal serait le centième anniversaire de la mort de Monet, soit en 2026 !