Michel Bussi

Le succès de son polar « Les nymphéas noirs» (Presses de la Cité, 2011) l'a lié, à jamais, au petit village de Giverny. Entretien impressionniste avec l'écrivain normand Michel Bussi...

Vous êtes, de nouveau, sous le feu de l’actualité givernoise avec l’adaptation BD des «Nymphéas Noirs» ! En quoi la proposition des auteurs -le dessinateur Didier Cassegrain et le scénariste Fred Duval- vous a-t-elle séduite ?

C’est par l’intermédiaire de la maison d’édition Dupuis que le contact s’est établi. Les profils étaient idéaux puisque Fred Duval est un scénariste rouennais qui connaît bien la Normandie et Didier Cassegrain un auteur de BD très branché peinture ! C’est, ensuite, et très naturellement que Didier Cassegrain a donné le «la» : nous devions insuffler une tonalité impressionniste, respectueuse des couleurs de Giverny mais éviter l’écueil du «copier coller». Tout le challenge était là. Proposer un univers très pictural sans tomber dans une copie de Monet.

Lorsque vous avez entamé les «Nymphéas Noirs» , vouliez-vous à tout prix écrire un roman sur Giverny ? Ou le village a-t-il été intégré à une intrigue préexistante ?

C’est la deuxième option. J’avais, en tête, cette intrigue et cette petite fille passionnée de peinture. J’avais donc besoin d’un village initiment lié à l’art pictural. Moi-même normand, je me suis dit que Giverny, un lieu que je connaissais bien, fournissait un cadre assez évident ! Mais j’ai, en effet, d’abord travaillé l’histoire avant de choisir le lieu où elle pourrait se dérouler.

Avez-vous multiplié les sources de recherches pour écrire votre roman ?

J’ai lu de nombreux ouvrages sur Giverny, et notamment la biographie de Claude Monet écrite par Michel de Decker. Mon but n’était pas de découvrir des choses inconnues ou nouvelles et j’ai finalement assez peu creusé. J’ai, par contre, beaucoup échangé avec des guides givernois. Moi qui craignais d’avoir raté des choses leur ai d’ailleurs demandé de relire mon travail. Il m’importait, en effet, de trouver le bon ton : ne pas tomber dans une critique trop cynique du tourisme de masse à Giverny et éviter la carte postale !

Votre roman rythme la vie givernoise puisque la visite guidée qui part sur les traces des Nymphéas Noirs (Office de Tourisme Nouvelle Normandie) fait un carton. Lorsque vous avez écrit cet ouvrage, vous étiez encore un auteur confidentiel. Imaginiez-vous qu’il fasse, un jour, l’objet d’un tourisme littéraire ?!

Non, pas du tout ! J’ai, en effet, inventé cette intrigue dans une perspective très normande, avec, en background, ce berceau impressionniste. Je m’étais dit que ce roman pourrait séduire les normands et amoureux de la Normandie. Et c’est tout ! Mais il est vrai qu’au final, ce roman s’est retrouvé lié à Giverny. A des endroits que j’avais choisis, un peu, au hasard et qui sont devenus incontournables pour ceux qui ont lu le roman. Il y a, à Giverny, ce côté, «ah tiens, c’est là que ça se passe !» que je n’avais pas imaginé ! Mon roman porte également un regard très nostalgique sur le village, avec ces allusions au peintre, aux champs de blé, coquelicots… Une tonalité hors du temps sur laquelle je joue et que les visiteurs viennent chercher à Giverny…

Il y a, dans «Nymphéas Noirs» , un vrai souci des repères spaciaux. Votre formation de géographe vous influence-t-elle dans votre manière d’écrire ?

Oui, peut-être et encore plus dans cet ouvrage où la notion de paysage est essentielle. En tant que professeur de géographie, j’ai fait travailler mes élèves sur la thématique d’implication environnementale, sur la définition du paysage naturel… Celui de Giverny est particulier, de part les mutations que Monet a engendrées pour donner naissance à son jardin, mais aussi les aménagements postérieurs (les coupes des peupliers, etc…). Cela m’intéressait de montrer comment les gens regardent un paysage et le réinventent.

Quid du projet d’adaptation des «Nymphéas Noirs» sur grand écran par un réalisateur coréen ?

Ça traine mais c’est toujours dans les tiroirs. Il y a eu des retards, des changements de producteur et ce ne sera pas effectif avant deux ans. Mais c’est toujours d’actualité !

Dans votre ouvrage, la Fondation Monet, le moulin de Chennevières, la rue Claude Monet ou l’hôtel Baudy servent de toile de fond à l’intrigue. Au-delà de ces étapes incontournables, quel Giverny affectionnez-vous ?

Lorsque je prenais le train pour Paris, j’aimais regarder Giverny de loin, apercevoir le clocher de son église… Et j’aime, bien sûr, le Giverny déserté par les touristes. Se balader sur l’île aux orties lorsqu’il n’y a personne, c’est fantastique ! C’est ce Giverny décalé que je préfère…

Comment jugez-vous le Giverny d’aujourd’hui ?

Je trouve qu’il est formidable, en France et plus particulièrement en Normandie, d’avoir un atout comme Giverny pour attirer des touristes du monde entier. Il est toujours si étonnant de voir débarquer des hordes de touristes asiatiques en gare de Vernon ! Cela reste magique, même en période de grosse affluence. Ce qui est dommage, c’est que les gens viennent et repartent très vite. Il faudrait qu’ils prennent aussi le temps de découvrir les environs, de dormir dans des gites…

Etes-vous, vous-même, un amateur de peinture impressionniste ?

Je ne suis pas calé plus que ça et n’ai pas d’attirance particulière pour l’impressionnisme. Au départ, ce sont ses racines normandes et son côté universel qui m’ont attiré chez Claude Monet. J’avoue qu’au fil de mes recherches et lectures, je me suis pris au jeu du personnage ! Chez Monet, il y a une forme d’évidence. Il est facile d’aller vers cet artiste même pour quelqu’un qui n’aime pas la peinture ou n’en est pas un spécialiste. Ce qui m’a ensuite intéressé dans l’impressionnisme, c’est le fait qu’on ne représente pas la réalité mais sa réalité. Qu’on reproduit un paysage tel qu’on le perçoit et non pas tel qu’il est. Cette dimension impressionniste insuffle une tonalité très particulière à mon roman ! Elle m’a permis d’aller vers quelque chose qui n’est pas la réalité, ni le mensonge ou le fantastique…

Vous avez forcément arpenté et réarpenté les allées de la Fondation Monet. Que ressentez-vous lorsque vous cheminez dans ce lieu chargé d’âme et d’histoire ?

C’est très émouvant. On est saisi par cette fantastique impression d’entrer dans un paysage universellement connu, entre les nymphéas, le pont japonais ou la maison du peintre. Il y a la beauté du lieu, mais aussi celle, sous-jacente, des représentations qui en ont été faites. Notre insconscient y est constamment sollicité ! J’ai la chance d’habiter tout près mais j’imagine l’émotion d’un étranger lorsqu’il y pénètre. Un peu comme moi lorsque je me suis retrouvé devant la grande muraille de Chine !