21 juin 1889 : Monet expose au côté de Rodin

Si Auguste Rodin, qui honore des commandes officielles et siège dans les jurys d’exposition, fait figure d'artiste «arrivé», Claude Monet, soutenu par Paul Durand-Ruel mais exclusivement acheté par des collectionneurs privés, attend toujours son heure de gloire....

21 juin 1889. L’exposition conjointe Monet-Rodin s’ouvre à la galerie Georges Petit, située au 8 rue de Sèze à Paris. Trente-six oeuvres du génie de la sculpture côtoient cent quarante cinq toiles du peintre, datées de 1864 à 1889. Les deux artistes, nés à deux jours d’intervalle en novembre 1840, se connaissent et s’apprécient. En 1887, en visite chez les Mirbeau près d’Auray, Rodin se serait exclamé face à l’océan qu’il découvre pour la première fois, : « C’est un Monet !» Mais, à cause d’idiotes querelles, cette exposition faillit ne jamais avoir lieu…

Accaparé par son travail sur «La porte de l’enfer», son œuvre monumentale inspirée par la Divine Comédie de Dante, Rodin brille, en effet, par son absence lors des phases préparatoires. L’accrochage ? Il ne s’en préoccupera que la veille du lever du rideau, sans songer à se synchroniser avec son co-exposant. Aussi Claude Monet constate-t-il, le 21 au matin, que certaines œuvres de Rodin, et en particulier «Les Bourgeois de Calais», masquent son panneau du fond ! Il s’empresse, dans un courrier, de confier son amère déception à Georges Petit : «Mon panneau du fond, le meilleur de mon exposition, est absolument perdu depuis le placement du groupe de Rodin. Le mal est fait… c’est désolant pour moi. Si Rodin avait compris qu’exposant tous deux, nous devions nous entendre pour le placement, s’il avait compté avec moi et fait un peu de cas de mes œuvres, il eût été bien facile d’arriver à un bel arrangement sans nous nuire. Bref, je suis sorti de la galerie complètement navré, résolu à me désintéresser de mon exposition et à n’y pas paraître. J’ai eu du mal à me contenir hier en voyant l’étrange conduite de Rodin. Je n’aspire qu’à une chose, c’est prendre le chemin de Giverny et y trouver le calme… ». L’écrivain Edmond de Goncourt rapporte que Rodin aurait réagi violemment au mécontentement de Monet : « Il s’est passé, à ce qu’il paraît, des scènes terribles où le doux Rodin, sortant tout à coup un Rodin inconnu à ses amis, s’est écrié : Je me fous de Monet, je me fous de tout le monde, je ne m’occupe que de moi !». Les tensions s’estomperont, néanmoins, aussi vite qu’un coup de pinceau.

Si quelques plumes hostiles l’égratignent, Claude Monet récolte les encouragements d’une presse abondante. Ainsi de Raoul dos Santos qui, dans «Le journal des artistes», souligne l’extraordinaire variété de son oeuvre et son refus de la spécialisation. Quelques donneurs de leçon le contestent encore. Mais Claude Monet embrasse, enfin, le succès critique. Comme le soulignera l’écrivain Octave Mirbeau, Monet et Rodin incarnent alors « le plus glorieusement et le plus définitivement ces deux arts : la peinture et la sculpture…»