Un après-midi chez Claude Monet…

Août 1905. Louis Vauxcelles, critique d’art très influent, vient observer le maître de l’impressionnisme dans son repaire. Dans un article publié dans «L’art et les artistes», il livre un précieux témoignage qui, aujourd’hui, vaut de l’or…

C’est en compagnie du peintre allemand Félix Borchardt que le journaliste pénètre, en cette fin de matinée, à Giverny. «Le maître est vêtu d’un costume de homespun beige à carreaux, d’une chemise de soie bleue plissée, d’un feutre de velours fauve et de bottines de cuir rougeâtre». Il n’est donc pas le «peintre paysan, simple et fruste que l’on croit à Paris» ! «En dépit de la soixantaine sonnante, il est robuste et dru comme un chêne (…) Des yeux d’acier clair, d’une pénétration aiguë, des yeux qui voient jusqu’au fond des choses. Les manières exquises, affables, sont d’un gentleman-farmer…»

Après un bref passage au jardin d’eau, «un rêve extrêmement oriental» que le critique d’art juge «plus joli que grandiose», le trio s’installe dans le second atelier. Adossée au pied du mur, une série de «Nymphéas», dont «la fraîcheur du ton, la subtilité, la fugacité d’impression sont inégalables». En guise de décoration, des livres, des photographies d’amis dont Stéphane Mallarmé, Gustave Geffroy, Mirbeau… Cigarette au bec, Claude Monet glisse «avoir horreur de Paris, ignorer les coteries, les salons, l’Institut». Il confesse «ne pas comprendre Gauguin et ne l’avoir jamais pris au sérieux» , mais tenir Cézanne «pour l’un des maîtres d’aujourd’hui»..

Les invités sont, ensuite, conviés à admirer sa collection personnelle, accrochée aux cimaises de sa chambre à coucher : «Au-dessus du lit, large et bas, un Renoir de la plus voluptueuse beauté. Un portrait velouté de jeune femme de Manet. Le Nègre, de Cézanne, chef-d’oeuvre éclatant. Un paysage de Pissarro, vibrant de lumière, des intérieurs de Berthe Morisot, une femme à son tub, de Degas, des pommes, et l’Estaque, de Cézanne ; une forêt sous la neige, de Cézanne ; deux portraits de Claude Monet, l’un de Renoir, -c’est le Monet de Fantin dans l’atelier des Batignolles, -l’autre, fort curieux, de Séverac, qui révèle un Claude Monet adolescent, au grand front ombragé de cheveux bouclés»…

En fin de journée, dans l’intimité de l’atelier, Monet s’épanche sur sa technique. Il explique qu’à Londres, il avait installé tous ces chevalets dans une enfilade de chambres d’hôtel démeublées et travaillait à cent toiles à la fois ! «Il repeint nombre de fois le même tableau, et jamais la moindre trace de fatigue, note Louis Vauxcelles. Il peint par accès, par foucades. Lorsqu’il est en train, nul n’a le droit de le déranger, amis, visiteurs, acheteurs, personne. Puis il reste huit jours sans toucher à ses pinceaux».

C’est avec «cette aménité de grand seigneur dont il ne s’était point départi» que le génie impressionniste reconduit, à la nuit tombante, ses visiteurs à la grille. Sur la route, Louis Vauxcelles et Félix Borchardt échangent leurs impressions. Et ils sont unanimes : «Ce grand homme est un homme heureux. Et un sage…»