Thomas Bompard : « Le Graal pour un collectionneur ? Un nymphéa ! »

Quand la cote de Claude Monet s’est-elle envolée ? Combien vaut aujourd’hui un tableau du maître givernois ? L’expert Thomas Bompard, directeur des ventes du soir de Sotheby’s Londres (département d’art impressionniste et moderne), nous conte Monet par les chiffres…

Qui furent les premiers collectionneurs de Claude Monet ?

Victor Chocquet (1821-1891), un employé des douanes aux revenus modestes, Paul Gachet (1828-1909), qui était médecin, Theodore Duret (1838-1927), journaliste et critique… Ils n’avaient pas énormément d’argent… mais beaucoup de courage ! Les premiers qui ont cru en Monet avaient un oeil aussi génial que moderne. Ils vont acheter les tableaux des années 1870-1880. Puis, cette génération d’acquéreurs va être remplacée, à partir des années 1880, par des Français beaucoup plus fortunés. Citons Isaac de Camondo, qui est banquier, Auguste Pellerin, un industriel, ou Louisine Havemeyer dont le mari Henry Osborne Havemeyer était décrit comme le roi du sucre aux Etats-Unis. De nouveaux clients que Claude Monet doit à son marchand d’art Paul Durand-Ruel…

Claude Monet a connu une reconnaissance tardive. Peut-on considérer que c’est à la suite de l’exposition des «Meules», en mai 1891, que sa cote s’envole ?

Votre date est bonne. En témoigne une lettre signée Camille Pissarro qui raconte à son fils Lucien qu’«on ne demande que des Monet et qu’il n’en fait pas suffisamment pour satisfaire la demande !» Mais ce n’est ni cette exposition, ni les grandes séries -Meules, Cathédrales, Peupliers…- qui vont, commercialement parlant, installer Monet au plus haut rang des artistes impressionnistes. Car, ce qui influence l’évolution d’une cote, ce n’est jamais l’artiste lui même mais ce que sont ses collectionneurs ! Pourquoi la cote de Monet décolle-t-elle ? Parce que ses collectionneurs s’internationalisent. Dès lors que les Américains, mais aussi les Allemands, commencent à acheter du Monet, c’est parti ! Pissarro le précise, d’ailleurs, dans cette fameuse lettre : «Tout ce qu’il fait part pour l’Amérique !» Saviez-vous, d’ailleurs, que dès 1889, Monet intégrait des collections publiques américaines, suite à la donation d’Erwin Davis de deux de ses paysages au Metropolitan Museum of Art de New York ? A cette date, il n’y a aucun tableau de Monet dans aucun musée français !

Vous citez Pissarro. Pourquoi, à cette période, l’écart se creuse-t-il tant entre les deux artistes ?

On sent, dans cette lettre, poindre la jalousie de Pissarro qui est, peut-être, artistiquement plus courageux que Monet car plus pointilliste. Mais le pointillisme n’a pas encore rencontré son public ! Claude Monet, lui, est vu comme le peintre impressionniste de la couleur, l’inventeur du mouvement en plein air, le peintre de la lumière. Sa peinture est jugée beaucoup plus agréable. A l’époque, un Monet s’achète entre 3000 et 4000 francs alors qu’un Pissarro en vaut 300 !

En 1904, Claude Monet empoche un revenu total de 271 000 francs. Il vend, en février 1905, la toile «La débâcle» 27 100 francs ! Les années qui suivent se révèlent toutes aussi fructueuses. La première guerre mondiale freine-t-elle cette progression ?

C’est, justement, la fin de la première guerre mondiale qui finit de l’installer au panthéon des premiers génies du XXe siècle ! L’Europe se reconstruit et plonge dans les années folles. Paul Durand-Ruel n’est plus le seul marchand à vendre des tableaux de Monet. Il y a Ambroise Vollard, Georges Petit, les Bernheim… Le marché, qui comptait déjà des Américains, Allemands ou Anglais, s’est encore davantage internationalisé avec l’arrivée des Russes : Morozov ou Chtchoukine ont acheté leur Monet ! Et il y a un petit événement en juin 1921 qui vient encore renforcer la cote du peintre impressionniste : la vente forcée, à Drouot, du stock de l’Allemand Daniel-Henry Kahnweiler -le marchand des cubistes-, saisi pendant la guerre. Au titre des réparations non payées par l’Allemagne à la France, d’innombrables pièces des héros des révolutions esthétiques du début de siècle -Picasso, Braque et d’autres cubistes, des fauves…- sont mises aux enchères. Trois autres ventes suivront en novembre 1921, juillet 1922 et mai 1923. Et que se passe-t-il lorsque l’on met beaucoup trop de tableaux sur le marché ? La cote s’effondre. Du coup, les toiles des impressionnistes, et en premier lieu de Monet, sont vues comme une valeur refuge, beaucoup plus stable. Tout au long des années 20, la cote du peintre ne cessera de monter. Monet est défendu par les bons marchands. Et aucun autre artiste contemporain ne lui fait concurrence !

Sur les dernières années de sa vie, quelles oeuvres attisent le plus la convoitise des acheteurs ?

Ce sont les séries ! Les Meules, les Cathédrales, mais aussi La débâcle avec la série des glaçons. Ce qui est intéressant, c’est que ce ne sont pas forcément ses peintures les plus colorées qui font monter les enchères. Sa peinture méditerranéenne va, pendant très longtemps, avoir du mal à rencontrer son public. On pourrait penser que plus la palette est saturée, plus le tableau vaut cher. Mais non !

Le décès, le 5 décembre 1926, de Claude Monet influe-t-il sur la valeur marchande de ses oeuvres ?

Pas du tout. Sa cote grimpe jusqu’à la crise de 1929, qui, pour le coup, marque un vrai coup d’arrêt. Le marché reprend au milieu des années 30. Ce qu’on dit peu, c’est que pendant la seconde guerre mondiale et plus précisément pendant l’Occupation, le marché de Monet est au beau fixe ! Le pic se situe même en 1942, lorsque l’hôtel Drouot enregistre sa meilleure année. Les tableaux sont, toujours, majoritairement en France et les Allemands sont acheteurs ! Les toiles sortent et continuent de se vendre.

Michel Monet, le fils cadet du maître impressionniste, meurt en 1966. Son legs à l’Académie des Beaux-Arts influence-t-il, d’une quelconque façon, la cote du peintre ?

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le marché suit une courbe ascendante -lente mais ascendante- et s’accélère considérablement dans les années 60. Mais la mort de Michel Monet n’y est pour rien. On découvre, certes, les toiles de sa maison de Giverny mais il s’agissait surtout d’un stock d’invendus de nymphéas tardifs qui ne séduisent pas encore. Ce qui change dans les années 60, c’est que Sotheby’s et Christie’s, les deux grandes maisons de vente aux enchères, ne vont plus seulement vendre à Londres mais aussi aux Etats-Unis. On voit Liz Taylor et Richard Burton acheter dans les salles de ventes leur Monet. Aristote Onassis qui offre un Renoir en cadeau de mariage à Jackie Kennedy. En 1966, «Terrasse à Sainte- Adresse» (1867) est vendue par Christie’s 588 000 livres sterling (qui équivalait, à l’époque, à environ 1.600.000 dollars) ! Ce tableau devient le plus cher de tous les temps. Et Monet devient l’artiste le plus cher de tous les temps !

Avant sa restauration qui débutera en 1977, la propriété givernoise de Claude Monet est tombée dans l’oubli. La cote du peintre subit-elle, elle aussi, un fléchissement ?

Non, dans les années 70, ce lien de cause à effet n’existe pas. Reste que Claude Monet, dans les années 70 et 80, est moins cher que Renoir. Les acheteurs considèrent que le charme de Renoir est plus évident, plus immédiatement reconnaissable. Monet, qui a peint plus de paysages que de portraits – et les portraits valent plus chers à cette époque-, va vivre, un peu, dans l’ombre de Renoir. Et cela va durer jusqu’à la moitié des années 90. Aujourd’hui, la peinture de Renoir est «cataloguée XIXe siècle», contrairement à celle de Monet qui ouvre la porte à la peinture du XXe siècle. Du coup, les acquéreurs qui, aujourd’hui, possèdent dans leur collection un Picasso, Matisse ou Rothko peuvent tout à fait détenir un Monet. Mais ils n’achèteront jamais un Renoir ! Par contre, ils n’opteront pas forcément pour un Monet tardif. Ce qu’ils aiment dans sa peinture, c’est qu’elle a toujours été plus gestuelle, énergique, synonyme de plein air. Que Monet ait usé de couleurs moins diluées et qu’il n’ait pas eu peur de la couleur pure plaît. Finalement, Monet a peint, un peu à la manière de Balzac, son monde, sa comédie humaine. Et c’est cela qui séduit !

Il y a quelques années, le Monet le plus admiré était celui des années 1870-1880. Aujourd’hui, est-il exact que la demande porte davantage sur ses tableaux postérieurs à 1900 ?

C’est tout à fait exact. Même si c’est une Meule, adjugée, en novembre 2016, 81,4 millions de dollars, qui est devenu le Monet le plus cher de tous les temps. Le deuxième plus haut prix, c’est un bassin aux nymphéas vendu en 2008 pour 80,4 millions de dollars. Mais si ce bassin ressortait , il deviendrait à coup sûr le premier Monet vendu au-delà des 100 millions de dollars !

Le Graal pour un collectionneur serait-il donc un nymphéa ?

Tout à fait. Et plutôt bleu que vert ! Il n’est pas si difficile d’estimer un nymphéa. Il faut que le détail des fleurs ressorte bien. Plus il y a de fleurs dans un nymphéa, mieux c’est. Et plus la palette est variée -entendez par là, moins le vert est dominant, avec des bleus et violets qui s’imposent-, plus ça coûtera cher. Quant aux nymphéas tardifs, peints lorsque Monet souffre de la cataracte et qui sont donc plus abstraits, ils valent de plus en plus cher depuis la moitié des années 2000. Ce sont des tableaux de très grand format, et ça, c’est très à la mode ! Saviez-vous que ces toiles tardives, qui annoncent l’action painting de Pollock et les «abstract expressionists» américains, ont inspiré toute une génération d’artistes ? En 1960, à la suite de l’exposition «Seasons and Moments» au Moma de New York, tous les héros de la nouvelle peinture américaine -Rothko, Barnett Newman…- se disent : notre maître, ce n’est pas Cézanne, c’est Monet !

Qui peut s’offrir aujourd’hui un Monet ?

Forcément des milliardaires, qui peuvent acheter un tableau représentant un dixième d’un milliard de dollars. Ce ne sont pas des personnes forcément focalisées sur l’impressionnisme. Ces collectionneurs sont conscients que les grands chefs-d’oeuvre resortent une fois toutes les générations ! La dernière Meule était sortie en 2002. Et l’on n’a pas vu de grandes cathédrales depuis très longtemps. Quant au marché des nymphéas, on arrive encore à le nourrir -Monet en a produit beaucoup-….mais de moins en moins !

Le marché de l’art s’articule autour d’une demande… et d’une offre ! Une vente Monet se profile-t-elle ? Quel travail effectuez-vous en amont pour convaincre un collectionneur de se séparer d’un de ses chefs-d’oeuvre ?

La prochaine vente, chez nous, se tiendra à Londres en février prochain. C’est encore confidentiel mais le marché s’attend à ce que nous présentions, au moins, un grand tableau de Monet ! On ne se contente pas d’attendre que le téléphone sonne. On peut mettre deux ou trois ans à engager des discussions avec des collectionneurs. Pour ceux-ci, la décision est complexe : si je vends un nymphéa à 50 millions de dollars, quel autre chef-d’oeuvre du même prix puis je m’offrir ? Vendre, mais pour acheter quoi ? Ce sont des discussions complexes qui font intervenir beaucoup d’acteurs. En ce moment, le marché est très fort et s’ils veulent diversifier leur collection, ils ont tout intérêt à vendre. Monet est actuellement le plus recherché des impressionnistes et l’écart va continuer de s’accentuer. C’est un moment idéal pour vendre un Monet… même ordinaire !