Si chers nymphéas…

Comme le souligna son fidèle ami Georges Clemenceau, les nymphéas furent le «prodige» ultime de l’oeuvre de Claude Monet. Reste qu’entre l’artiste et ces plantes aquatiques, le coup de foudre pictural ne fut pas immédiat !

«D’où vous est venu ce goût pour les nymphéas ?», questionna, en 1924, le critique d’art et romancier Marc Elder. «Ma foi, je n’en sais rien, lui répondit Claude Monet… Attendez que je réfléchisse… Il y avait un ruisseau, l’Epte, qui descend de Gisors, en bordure de ma propriété. Je lui ai ouvert un fossé, de façon à remplir un petit étang creusé dans mon jardin. J’aime l’eau, mais j’aime aussi les fleurs. C’est pourquoi, le bassin rempli, je songeai à le garnir de plantes. J’ai pris un catalogue et j’ai fait un choix au petit bonheur, voilà tout…»

Au petit bonheur ! Mais ne dit-on pas que la création a toujours besoin de hasard ? Reste que, dans un premier temps, Claude Monet cultiva ces merveilles -commandées au pépiniériste Joseph Bory Latour-Marliac- sans songer à les peindre. «J’ai mis du temps à comprendre mes nymphéas, concéda-t-il à son intervieweur. Je les avais plantés pour le plaisir… Un paysage ne vous imprègne pas en un jour… Et puis, tout d’un coup, j’ai eu la révélation des fééries de mon étang. J’ai pris ma palette… ».

L’artiste n’eut, dès lors, de cesse de traduire picturalement les effets lumineux des corolles sur la surface de l’étang. La fusion du ciel et de l’eau, la transparence des fonds, l’éclat des fleurs tout comme la réverbération des surfaces le fascinaient. Toujours, tel un rituel et aux aurores, il contemplait ses nymphéas blancs, jaunes, rouges, bleus et roses -nettoyés et coupés pour en conserver l’aspect circulaire- avant de saisir son pinceau. «Silencieux, chaque matin, au bord de son étang, il passait des heures à regarder nuages et carreaux de ciel bleu passer en féériques processions, au travers de son jardin d’eau et de feu», raconta Georges Clémenceau…

Devant un travail que Claude Monet qualifia lui-même d’obsessionnel, Alice, son épouse, s’éxaspérait parfois : «J’ai besoin d’air, confessait-t-elle dans une lettre. On ne peut pas rester enfermé comme cela dans un tableau !» Alice ne croyait pas si bien dire. Son jardin d’eau se confondant avec sa peinture et ses nymphéas avec sa palette, Monet, son pinceau et son motif ne faisaient plus qu’un….