Sébastien Lecornu : «A Giverny, il ne pleut pas comme ailleurs !»

Ses «casquettes», tout autant que ses connexions avec la Fondation Monet, sont plurielles. Aussi, c’est tour à tour le Vernonnais, le président du département de l’Eure et celui du musée des impressionnismes de Giverny qui s’est plié au jeu de l’interview «artistico-politique». Entretien, à «pinceaux rompus», avec Sébastien Lecornu….

Vous souvenez-vous de votre première visite à la Fondation Monet ?

Parfaitement ! A l’époque, j’étais scolarisé au collège Simone Signoret d’Aubevoye, un établissement jumelé avec celui de Sarstedt, en Allemagne. Je me suis donc, un jour, retrouvé avec un correspondant «sur les bras» ! Grand classique, mes parents ont cherché à l’occuper. C’est donc cet échange qui m’a fourni l’occasion de venir à la Fondation pour la première fois ! J’étais, moi-même, particulièrement impatient de visiter ce lieu qui, si près de chez moi, captivait autant de visiteurs venus du monde entier.

Quel endroit du site vous a, ce jour-là, le plus époustouflé ?

La cuisine ! Elle m’avait frappé car quelque chose s’y passait. Avec cette pièce, on reprend conscience que ce domaine était, avant tout, un lieu de vie pour Monet. Ce n’est pas qu’un endroit de création artistique, pas qu’un atelier et surtout pas un musée. C’est là où le peintre a vécu ses joies, ses peines et ses souffrances. Sa vie quotidienne ! Et j’ai, bien sûr et comme tout le monde, été frappé par le bassin aux nymphéas…

Vous avez, depuis, foulé le site des dizaines de fois. Votre regard est aujourd’hui celui d’un professionnel puisque vous présidez le musée des impressionnismes de Giverny. L’émotion et la capacité d’émerveillement sont-elles, néanmoins, toujours intactes lorsque vous poussez la porte de la Fondation?

Forcément ! Il y a, en fait, deux sentiments qui s’entremêlent. Le premier est en effet professionnel : en tant qu’élu local, président du département et du musée des impressionnismes, je partage, avec Hugues Gall -Directeur de la Fondation Monet, NDLR-, la responsabilité de l’accueil des touristes qui visitent Giverny. Nous avons la chance, nous, d’y venir souvent. Mais il y a des visiteurs qui viennent de très loin et pour lesquels ce sera la première et unique visite ! Elle doit donc être exceptionnelle. Le second sentiment est plus personnel. Je suis, chaque fois, émerveillé parce qu’à chaque fois, c’est différent. Pour la simple et bonne raison que les lumières ne sont jamais les mêmes ! Moi qui y suis extrêmement sensible, j’ai l’impression de n’y avoir jamais vu le même jeu de lumière. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le berceau de l’impressionnisme est ici. Au-delà du génie des jardiniers, il y a cette spécificité là à Giverny. Il ne pleut pas ici comme ailleurs !

Des artistes pas comme les autres oeuvrent, en effet, à la Fondation tout comme au musée des impressionnismes : les jardiniers ! Observez-vous leur travail ?

Avant de vous rejoindre, j’étais au musée et j’entends un bruit derrière un bosquet. Un type en train de jurer comme un charretier ! Je pousse le bosquet… et découvre l’un des jardiniers du musée qui s’acharnait, de manière quasiment scientifique, à ce que la coupe du buisson soit remarquablement horizontale. Et je le voyais s’énerver sur ce buisson pour que ce soit nickel… sous le regard ébahi des touristes qui se demandaient bien pourquoi il y mettait autant de passion, de sérieux et de méticulosité ! Cette anecdote montre bien que ce ne sont pas des jardiniers comme les autres. Ils doivent prendre soin d’un héritage, d’un patrimoine culturel autant qu’ils doivent continuer de surprendre le regard du visiteur. Cela me fait penser à l’ébéniste qui entretiendrait un meuble précieux. Sauf que, eux, ils travaillent le vivant. Comme des sculpteurs sur végétal !

Sur les cimaises du salon atelier de la Fondation sont accrochées des reproductions d’oeuvres emblématiques de Claude Monet. Celles qu’il n’aurait vendues à aucun prix et qui résumaient son parcours. Quelle toile du peintre vous émeut ou interpelle plus que toutes les autres ?

Toute la collection des «Meules» ! Je les trouve formidables. On pourrait imaginer que, dans le principe de la reproduction, il y a du mimétisme, voire de l’ennui. Mais moi, je n’y trouve aucun ennui. Ce ne sont pas, certes, les toiles les plus bluffantes. Ni même les plus bouleversantes ou les plus connues. Mais moi, cette série m’amuse autant qu’elle m’interpelle. Ensuite, moi qui ai été maire de Vernon, je ne vais pas vous dire que toutes les représentations de la ville, et notamment de la Collégiale, ne me touchent pas ! C’est une évidence….

Je vous ai trouvé quelques points communs avec Claude Monet….

La barbe ?!! Moins que Claude Landais (NDLR : le maire de Giverny) qu’on pourrait rémunérer comme sosie du peintre !!

!!!! Ce même goût pour la cuisine, ce même côté besogneux et perfectionniste… Et vous avez, comme lui, battu des records de précocité ! Au-delà de ces traits communs, partagez-vous, avec Claude Monet, un quelconque don artistique ? Aimez-vous, comme il le fit, mettre les mains dans la terre ?

Mon père a un don artistique. Il peint et dessine. Mais moi, je n’en ai absolument aucun. Et je n’en ai pas la patience. Le jardinage, oui ! Plus jeune, je jardinais. Mettre les mains dans la terre n’est pas un problème. J’aimais ça. Jeune, j’étais d’ailleurs plutôt manuel. J’étais bon en électricité, en bricolage. Aujourd’hui je n’ai que le temps, et c’est un grand mot, de cuisiner !

« Il est indispensable de faire le pèlerinage à Giverny, dans ce sanctuaire fleuri, pour mieux comprendre le maître, saisir les sources de son inspiration et l’imaginer toujours vivant parmi nous», affirmait Gérald Van der Kemp (NDLR : l’ex-conservateur en chef du château de Versailles qui entreprit en 1977 de restaurer la propriété de Monet). De quels mots useriez-vous pour conter, vous aussi, ce lieu si particulier ?

Il y a, en effet, un côté sanctuaire. Le mot est employé à dessein. L’écrin est préservé. En déambulant dans les allées, on comprend ce qui a pu, ici, mobiliser les émotions de Monet. Car il n’y a pas de création artistique sans émotion. Cet endroit crée une émotion. Il y a d’autres sites de créations artistiques qui sont sublimes. Mais ici, cela reste avant tout un lieu d’émotion. Il y a, aussi, cette espèce d’overdose de couleurs et de parfums qui nous permet de nous projeter, d’imaginer la fin de vie de Claude Monet ayant perdu l’usage de la vue. Car ce sont les émotions et les parfums qui lui ont permis de continuer à peindre tout en ayant perdu une partie de ses capacités. Et ça, c’est assez bluffant !

A deux pas de la Fondation se dresse le musée des impressionnismes, que vous présidez. Dédiée aux jardins de Monet, son exposition inaugurale, en 2009, soulignait le potentiel d’une synergie entre les deux lieux. Qu’en est-il huit ans plus tard ? Existe-t-il des projets de partenariat en matière, notamment, d’accueil des visiteurs ?

Faire plus de choses en synergie, oui, car il n’y en a jamais assez ! Mais peut-être, d’avantage, du côté de la recherche et la création plutôt que de l’accompagnement des touristes. Aujourd’hui, l’accueil des visiteurs à Giverny est, en effet, très qualitatif comparé à d’autres endroits en France. Là où on peut faire d’avantage de synergies, et on le fait déjà avec Hugues Gall, c’est sur la relation à la galaxie des musées, en France, en Europe et dans le reste du monde. Je pense aussi aux travaux de recherche scientifique et aux éventuelles conférences sur la vie de Monet. Ce sont des choses que nous pourrions faire en commun. Nous pourrions aussi accompagner les artistes qui viennent en résidence à la Fondation. Bref, c’est d’avantage sur le terrain de la création, de la recherche, de la consolidation du projet scientifique qui est mis en oeuvre à Giverny que nous pourrions travailler ensemble.

Vous planchez, au musée, sur une application pour smartphone comme support de visite. Que faudrait-il faire en matière de nouvelles technologies pour booster toujours plus le tourisme givernois ?

Il faut qu’on s’entende sur la terminologie de «booster». Je ne suis pas dans une conquête de «toujours plus de visiteurs». Bien sûr que nous sommes contents de battre des records ! Mais Giverny reste un village de 600 âmes où les visites doivent rester qualitatives. Au-delà d’un certain seuil et qu’il s’agisse de la Fondation ou du musée, elles ne sont plus agréables. Le prix d’un billet d’entrée mérite le respect et la recherche d’un accompagnement qualitatif doit rester la priorité. Les applications numériques peuvent être là pour ça ! Faire de la médiation cuturelle, rendre le site encore plus accessible aux scolaires, aux personnes fragiles ou en situation d’exclusion sociale… Tout cela fait partie des choses sur lesquelles je souhaite aussi travailler.

Certains services aux visiteurs restent-ils néanmoins défaillants ?

Nous avons déjà réussi à refaire tous les espaces publics à Giverny. La rue Claude Monet, aujourd’hui requalifiée d’une manière très agréable, est une réalisation communale très très très subventionnée par le département ! Et il y a une infrastructure en devenir, c’est la Seine à vélo. Connecter Paris à la mer, par la Seine et via, notamment, ce tronçon un peu magique Giverny-Vernon-Les Andelys est quelque chose d’essentiel. C’est quoi l’impressionnisme ? Des lumières et des paysages. Quel est le mode de transport, populaire et peu onéreux, qui permet d’y goûter ? Le vélo. L’infrastructure qui profite, à la fois, aux gens du coin qui peuvent s’y balader le dimanche, et aux touristes débarqués du train qui souhaiteraient flâner toute une journée ? Une vélo-route ! C’est un projet ambitieux, mené par le département et lui seul. La Fondation nous accompagne dans le sens où elle regarde le projet avec beaucoup de bienveillance.

Quid, justement, de la route départementale (RD5) reliant Vernon à Giverny et qui n’est ni séduisante, ni sécurisée ?

On ne va pas se mentir, il y a toujours quelque chose à régler. Ici, c’est notre capacité à faire la liaison, de la manière la plus correcte et sécurisée possible, entre l’autoroute, Vernon et le village. Le département va donc refaire intégralement cette route, qui n’est pas digne en terme d’état, et installer un rond point à l’entrée de Giverny. Il nous faut un axe sur lequel pourront cohabiter navettes, bus, voitures, cyclistes et piétons ! Nous devons, également, nous interroger sur le trafic poids lourds : est-il convenable qu’ils traversent le village et longent la Fondation comme c’est le cas aujourd’hui ? Peut-être pas et j’ai demandé aux services du département de me faire des propositions à ce sujet.

Parlons des touristes qui débarquent en train à Vernon. La Fondation a choisi, en ces temps de crise économique, de ne pas augmenter ses tarifs d’entrée. Aussi, 10 euros aller- retour la navette Vernon-Giverny, soit deux euros de plus que l’an passé, n’est-ce pas un peu excessif ?

On ne le fait jamais de gaieté de coeur. Il fallait choisir entre la peste et le choléra. Soit, augmenter le « versement transport » (VT) sur les entreprises, donc augmenter la fiscalité sur les commerçants et artisans, soit faire supporter uniquement la charge à l’usager. Et, quand on n’a plus le choix, on choisit l’effort individuel plutôt que la punition collective sur ceux qui créent déjà de la richesse et de l’emploi sur le territoire. Comprenez bien que le transport, c’est un budget annexe et il n’y a pas trente-six manières de l’alimenter. Ce n’est pas une invention locale, c’est la loi ! Notons aussi que le tarif se regarde à la mesure de la qualité du service. Cela s’appelle le rapport qualité-prix. Car, bien évidemment, si vous demandez un effort financier au touriste, la moindre des choses est qu’il ait, en retour, ses bus à l’heure, en capacité suffisante, avec un accompagnement de sécurité, des indications touristiques numériques…

Et le petit train qui n’a plus l’autorisation de circuler dans Giverny ? On a pointé du doigt le fait qu’il ralentissait la circulation ou embouteillait le parking des cars. Des discussions seraient en cours. Votre opinion sur ce sujet ?

L’intérêt du petit train était d’offrir une liaison pas comme les autres et de faire découvrir le centre-ville historique de Vernon. Il a, visiblement, rencontré un certain succès populaire. Je pense qu’il y a des gens qui n’ont pas envie de faire une liaison rapide entre Vernon et Giverny et qui sont prêts à «perdre du temps», au sens positif du terme. Après, il en faut pour tous les goûts dans le respect de l’identité du lieu. Ce petit train soulève un certain nombre de difficultés, et, en ce moment, des discussions entre la communauté d’agglomération et l’opérateur du petit train sont en cours pour trouver des solutions.

La Fondation Monet est la deuxième destination touristique de Normandie après le Mont Saint-Michel. C’est la vitrine, la locomotive du département que vous présidez. En usez-vous, justement, comme d’une botte secrète lorsqu’il s’agit d’attirer d’éventuels nouveaux investisseurs ?

La Fondation est, en effet, un élément important en terme d’identité et donc de marketing territorial. Depuis Paris ou l’étranger, on a parfois du mal à situer l’Eure. Quand on dit que l’Eure est en Normandie d’abord, et que dans l’Eure il y a Giverny, vous avez tout de suite une espèce de positionnement qui se fait… et qui permet de créer une marque territoriale ! Je peux vous fournir l’exemple récent du «Campus de l’espace», anciennement LRBA. Le fait d’avoir le temple de l’impressionnisme à seulement quelques minutes crée, bien évidemment, un environnement favorable à l’implantation d’industries à haute valeur ajoutée pouvant attirer des ingénieurs ou des chercheurs. Nous sommes chanceux dans l’Eure, puisque nous avons les Andelys et Château-Gaillard, Vernon et Giverny, le moulin d’Andé qui n’est pas un endroit comme les autres puisqu’il incarne le berceau de l’écriture cinématographique. Des gens du monde entier s’y pressent !

Et si nous nous projetions, pour finir, dans le futur ? Imaginez que vous deveniez académicien et preniez la direction de la Fondation. Qu’aimeriez-vous y changer ou y insuffler ?

Oh là là ! Je ne prendrai la place d’Hugues Gall que s’il devient président du département ! Je pense qu’il a raison de préserver le lieu comme il le fait, d’y organiser peu d’événements. Je m’inscrirai dans la continuité de ce point de vue. S’il doit se passer quelque chose sur le village, ce sont plutôt les équipements du musée dont il faut user comme utile complément. Ici, c’est une protection que l’Académie des Beaux-Arts -propriétaire de la Fondation, NDLR- accorde à cet endroit. Que la Fondation soit dans une logique de préservation et de sanctuarisation, je le comprends parfaitement. C’était la maison de Monet, son atelier. Là où il a terminé sa vie. Le village où il est enterré. Ce n’est pas rien. Plus on protégera l’endroit, mieux ce sera…