« Monet s’était créé un paysage exclusif ! »


Il est, depuis 2007, l’heureux propriétaire de la pépinière lot-et-garonnaise Latour-Marliac (Temple-sur-Lot) où Claude Monet commanda jadis ses nénuphars colorés. Entretien avec le franco-américain Robert Sheldon…

Votre pépinière fait office de référence en matière de nymphéas. Mais beaucoup ignorent qu’à l’origine, son créateur Joseph Bory Latour-Marliac cultivait une toute autre passion !

A partir de 1850, Joseph Bory Latour-Marliac fut, en effet, un expert en matière de bambous ! Il avait utilisé son réseau au Japon, et plus précisément à Yokohama, pour importer de nouvelles variétés en Europe. Certaines portent toujours son nom, comme le Nigra Boryana (le bambou noir) ou le Phyllostachys Marliacea, et sont toujours vendues en jardinerie !

Est-ce, bel et bien, en parcourant une revue horticole qu’il a eu le déclic pour les nymphéas ?

Joseph Bory Latour-Marliac était, à l’époque, très connecté aux réseaux botaniques. Il est, en conséquence, possible qu’il ait lu quelque chose à ce sujet. A l’époque, on parlait beaucoup des nénuphars tropicaux et plus précisément du Victoria, le nénuphar géant !

Avant de fonder sa pépinière en 1875, Joseph Bory Latour-Marliac réussit à hybrider des nénuphars. Sait-on aujourd’hui de quel procédé il usa pour réussir ce exploit ?

On ne connaît pas le procédé exact. Mais nous avons récemment trouvé, dans les archives, des indices suggérant un processus beaucoup plus complexe que nous l’aurions imaginé. Dans ses correspondances, il explique ne pas avoir utilisé le nénuphar rouge rustique, l’Alba-rubra, pour faire son premier croisement car le rouge n’était pas assez vif. Il a plutôt utilisé un nénuphar tropical, le nymphea rubra (une espèce à floraison nocturne) qu’il a croisé avec le nénuphar blanc, seul nénuphar résistant d’Europe. Joseph Bory Latour-Marliac a donc réussi un croisement intersubgénérique, c’est à dire un croisement entre un nymphéa rustique et un nymphéa tropical ! C’est fantastique, car très technique ! Il faudra ensuite attendre 2004 pour que Pairat Songpanich crée, dans sa pépinière de nénuphars en Thaïlande, un nouveau nénuphar intersubgénérique, de couleur bleue…

Combien de variétés créa-t-il ?

Environ quatre-vingt-dix. La palette allait du jaune délicat jusqu’au rouge intense en passant par le fuschia. Précisons que les variétés créées étaient stériles. Elles n’ont jamais donné de graines. Et c’est tant mieux car, sinon, il y aurait eu des mélanges : des nénuphars un peu roses, un peu jaunes… Voilà pourquoi nous disposons, aujourd’hui, de variétés inchangées depuis 140 ans !

Tout bascule, en 1889, lors de l’Exposition universelle parisienne. Joseph Bory Latour-Marliac y présente, dans les jardins d’eau du Trocadéro, ses nymphéas colorés sous l’oeil d’un certain Claude Monet ! S’il n’avait pas rencontré le peintre givernois, l’horticulteur aurait-il eu le même destin ?

Je dirai plutôt : si Claude Monet n’avait pas rencontré Latour-Marliac, aurait-il eu le même destin ?!

Combien Claude Monet passera-t-il de commandes à Latour-Marliac ?

On ne peut pas le dire avec certitude car il nous manque quelques documents d’archives. Le peintre a commencé à acheter en 1894. Il avait, d’ailleurs, commandé autant de lotus que de nénuphars ! Deux autres commandes, datées de 1904 et 1908, ont été formellement enregistrées.

Pensez-vous qu’ils aient pu se rencontrer physiquement ?

Je ne le pense pas. Monet était très intéressé par l’idée d’avoir des nénuphars colorés dans son jardin d’eau. Mais Latour-Marliac n’était, pour lui, qu’un fournisseur comme les autres.

Par l’intermédiaire de Latour-Marliac, Claude Monet se constitua donc un paysage totalement exclusif !

Tout à fait ! Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’avant Latour-Marliac, il n’y avait que des nénuphars blancs indigènes en Europe. Claude Monet a donc disposé de l’un des premiers étangs dans le monde, sinon le premier, avec des nénuphars colorés ! Il s’est créé un paysage tout à fait original et totalement exclusif. Et l’on sait, d’ailleurs, combien le peintre protégea l’accès au jardin d’eau, exclusivement réservé à ses amis proches et à sa famille. Ce qui est également intéressant, c’est qu’il a eu, lui aussi, ce moment révélatoire, lorsque les nénuphars ont commencé à s’épanouir. Il s’est rendu compte qu’il détenait quelque chose de vraiment original… son paysage à lui ! Tout le monde pouvait peindre des peupliers, mais pas des nénuphars colorés ! Et il a peint plus de deux cent toiles avec des nymphéas…

Vous regrettez que ce lien entre Latour-Marliac et Claude Monet ne soit pas davantage souligné….

J’aimerai, en effet, que ce lien soit véritablement expliqué et mis en lumière. Car cela change aussi la façon dont on regarde les tableaux ! Le nénuphar a été inventé par Latour-Marliac et est devenu mondialement connu grâce à Claude Monet. Ce sont eux qui, conjointement, ont créé le nénuphar tel qu’on le connaît aujourd’hui. Cette plante est plus française que la tulipe ! Les français ne se rendent pas compte que le nénuphar est à eux et qu’il fait partie de leur patrimoine…

Vous avez racheté la pépinière en 2007. D’où vous vient cet attrait pour les nénuphars et les jardins aquatiques ?

Adolescent, je voulais créer un bassin, chez moi dans le New Hampshire, car j’étais très intéressé par les grenouilles, tortues… Je l’ai donc creusé avec l’accord de mes parents ! C’est à cette occasion que j’ai découvert les nénuphars. J’ai passé ma première commande auprès d’une pépinière du Maryland. Et j’ai acheté l’une des premières variétés créées par Latour-Marliac : le nymphea Marliacea Rosea. Une coïncidence ! J’ai, plus tard, créé une entreprise paysagiste ainsi qu’un e-commerce spécialisé dans la vente d’équipements de bassins et de nénuphars. Et je suis arrivé à Paris en 2003 pour faire ma thèse…

C’est là que vous avez découvert l’existence de Latour-Marliac ?

Tout à fait ! Jai visité la pépinière en 2004. Plus tard, alors que j’enseignais le marketing à Paris I, j’ai cherché à contacter ses dirigeants dans le cadre d’un travail universitaire. La ligne était coupée. Bizarre ! Grâce à la mairie de Temple-sur-Lot, j’ai appris que la pépinière était fermée et cherchait un repreneur. De quoi me faire cogiter ! Ce projet était, pour moi, idéal car il combinait tous mes intérêts. L’entreprenariat, les plantes, les nénuphars, la France ! Je n’avais pas d’argent, je n’étais pas français, mais j’ai tout de même fait une offre ! La réponse, positive, est tombée en avril 2007. Peu de personnes voulaient finalement assumer la responsabilité de cette entreprise. Et j’étais le seul qui souhaitait faire renaître la production et la vente de nénuphars. Un critère essentiel pour les descendants de Mr Latour-Marliac….

Etes-vous, justement, resté en contact avec ses descendants ?

Tout à fait. Le nom a changé car le fils n’a pas eu d’enfants et sa fille s’est mariée avec un Laydeker. En 2017, ils ont vendu la maison de Latour-Marliac au paysagiste et urbaniste Thierry Huau, qui compte la restaurer. Cette maison n’a quasiment pas bougé depuis son décès en 1911. Les mêmes meubles, les mêmes tapis… C’est comme un musée ! Conserver ce patrimoine est primordial…

Combien de variétés de nénuphars la pépinière abrite-t-elle aujourd’hui ?

Environ 250 varietés rustiques, et une cinquantaine de variétés tropicales. En plus de développer la vente au détail, nous allons tenter de vendre les plantes aquatiques en jardinerie. Nous investissons aussi le marché industriel, car les nénuphars et lotus peuvent être utilisés comme actifs pour les cosmétiques.

Entretenez-vous toujours le lien avec la Fondation Monet ?

Bien sûr ! J’ai été très bien accueilli, en 2016, lors de la sortie du livre «Les nénuphars et Bory Latour-Marliac, le génie à l’origine des nymphéas de Monet», écrit par l’historienne Caroline Holmes, une experte des jardins de Claude Monet… Et puis, peut-être que la Fondation reconstituera, bientôt, sa collection de nénuphars. Nous serions, dès lors, ravis d’être choisis comme fournisseur !