Philippe Piguet : «Monet était un véritable visionnaire !»


Arrière-petit-fils d’Alice Hoschedé-Monet, la seconde épouse de Claude Monet, Philippe Piguet poursuivra, le 14 juin prochain, ses lectures-conférences dans le salon atelier de la Fondation Monet. Celui qui cumule les casquettes commente l’actualité artistique et s’épanche sur son rôle au coeur du Festival Normandie impressionniste…

Vous avez livré, le 12 avril dernier, votre première lecture-conférence dans le salon atelier de la Fondation. Qu’est-ce qui différencie ces rendez-vous de ceux des années passées ?

Il ne s’agit plus de lectures d’extraits de lettres de mon arrière grand-mère, Alice Hoschedé, mais d’une conférence sur un thème. Je voulais changer un petit peu de tempo ! La première, intitulée «Claude Monet, la Seine, l’Epte et le Ru» était relative au rapport du peintre avec la géographie givernoise. C’est, en effet, selon un principe en spirale que Claude Monet a abordé la création du bassin aux nymphéas. Il commence d’abord à fréquenter les bord de la Seine, puis s’aventure sur les bords de l’Epte avant de détourner l’un de ses bras pour créer son propre cosmos. La deuxième conférence, qui se tiendra le 14 juin, sera dédiée à la question du reflet. Le premier tableau connu de Monet, une ferme avec une mare, est déjà de l’ordre du miroir aquatique. Il est intéressant de considérer les deux extrêmes de l’oeuvre, en passant par «Impression soleil levant», et de constater que la question du reflet est le vecteur cardinal du travail de Claude Monet ! Les deux conférences suivantes seront consacrées à la figure humaine qui va, en quelque sorte, en disparaissant, et à la création du bassin aux nymphéas.

De quelle documentation ou matériel iconographique usez-vous ?

J’utilise des reproductions de tableaux, mais aussi et surtout des photos et lettres dénichées dans les archives familiales et préservées au fil du temps. J’ai, face à moi, un public très attentif et qui arrive déjà conquis. C’est donc facile pour moi de le porter !

Vous êtes également «présent» au musée des impressionnismes de Giverny, à qui vous prêtez, dans le cadre de l’exposition «Japonismes/Impressionnismes», deux estampes de votre collection personnelle…

Ce sont deux estampes de l’artiste Kunisada, encadrées dans une même unité. Et c’est cela qui a piqué la curiosité de la commissaire d’exposition Marina Ferretti ! C’est une particularité d’encadrement, destinée aux estampes qui étaient sur les portes et qu’avait choisi Claude Monet. Ce sont des pièces à conviction !

Grâce aux estampes, Claude Monet et les impressionnistes ont découvert une création graphique à l’opposé des canons esthétiques occidentaux. Peut-on dire qu’après sa rencontre avec l’art japonais, le peintre givernois n’a plus jamais conçu un tableau de la même manière ?

Je ne sais pas si l’on peut être aussi catégorique. Mais ça l’a influencé, absolument ! Cette influence, je la vois essentiellement dans la série des bassins aux nymphéas. Cette manière d’oser une composition que traverse son pont japonais sans prendre appui ni à droite ni à gauche… L’influence réside aussi, vingt-cinq ans plus tôt, dans «Impression Soleil Levant», avec cette façon de fusionner les éléments, la terre, l’eau et l’air ! Mais n’oublions pas que c’est la peinture elle-même et sa relation au motif qui ont conduit Claude Monet à une composition de plus en plus éloignée des canons en usage…

L’exposition «Nymphéas, l’abstraction américaine et le dernier Monet» fait grand bruit au musée de l’Orangerie. On y rappelle que ces Nymphéas ont, au début, suscité le mépris de la critique !

On oublie, en effet, que les grandes décorations, lorsqu’elles sont offertes au regard du public à partir de mai 1927, ne sont pas du tout appréciées de manière unanime. Loin de là ! Il en est toujours ainsi des grandes oeuvres. Cela nécessite, dans le regard de l’autre, que le temps prenne sa place…

Cette exposition nous permet, surtout, de regarder Monet d’un autre oeil : comme précurseur de l’abstraction américaine !

Cette exposition, qui est magistrale, est déjà entrée dans l’histoire au niveau de l’analyse critique. Certes, il n’est pas nouveau de dire que cette relation entre le dernier Monet et l’abstraction américaine existe. Mais il est essentiel de le rappeler car l’abstraction américaine n’est pas encore vraiment rentrée dans les moeurs du regard commun. Il est aussi bon de redire que Monet est un véritable visionnaire, principalement par rapport à une forme d’écriture picturale qui passe par l’importance de la gestualité. Mais il ne faut pas oublier que les Nymphéas ne sont pas une oeuvre abstraite ! Puisque, précisément, Monet a façonné son motif ! Il a transformé la nature dans son tissu géologique pour en faire un lieu dédié à son travail. Viendra, dans un temps plus lointain -les problématiques de l’art prennent leur temps !-, le moment où l’on mettra l’accent sur tout ce qui a précédé le travail de Monet : la décision d’acheter un terrain, de détourner un ruisseau, de creuser un bassin…. Soit tout le protocole qui a conduit à la peinture. Et là, on comprendra qu’il est le pionnier d’une autre aventure esthétique, bien plus tardive et qui s’appelle le land art !

Vous êtes aussi le nouveau commissaire général du Festival Normandie impressionniste. Pourquoi ce projet vous a-t-il séduit ?

On m’a dit : pourquoi tu ne candidaterais pas ? J’ai dit d’accord ! Les élus qui portent financièrement et intellectuellement ce projet depuis 2010 ont le souhait d’ouvrir ce festival, d’affirmer que l’impressionnisme est toujours contemporain. Et c’est sûrement parce que je cumule cette curiosité pour l’impressionnisme et l’art contemporain que cette casquette m’a été mise sur la tête !

Si le prochain Festival ne se tiendra qu’en 2020, une série de rendez-vous et de manifestations aux allures de teasing ponctueront l’année 2018. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous donnerons une conférence de presse début octobre. Ce qu’on peut déjà dire, c’est qu’il n’y aura pas de thème comme pour les précédentes versions. Le choix d’un thème fonctionne un peu comme un entonnoir : ça bloque un peu car tout le monde veut avoir les mêmes pièces ! Il y aura donc une ligne directrice générale traversée par quelques vecteurs. Des petites vidéos, «un artiste, un lieu, une œuvre», sont en cours de réalisation. Ces capsules seront visibles sur le site du Festival et sur ceux des musées concernés, en même temps que l’oeuvre sera mise en évidence dans l’institution qui l’héberge. En outre, lors du week-end du 13 et 14 octobre, nous invitons un certain nombre de partenaires institutionnels muséaux à mettre en place des événements. Objectif : annoncer les couleurs du festival 2020 !