Michel de Decker : «Claude Monet était un rebelle !»


Lui qui se délecte d’explorer l’intimité des figures historiques est l’auteur d’une fouillée et savoureuse biographie («Claude Monet», initialement éditée chez Perrin, rééditée chez Flammarion Pygmalion) du maître impressionniste. Rencontre avec l’historien normand Michel de Decker, dont l’incontestable talent de conteur fait mouche !

Avant de vous atteler à l’écriture de cette biographie -éditée en 1992- vous êtes parti, au début des années 1970, à la rencontre de Givernois ayant cotoyé le peintre de son vivant. Plutôt perspicace, sachant qu’à l’époque, le domaine de Claude Monet était tombé dans l’oubli !

Il est vrai qu’en 1973-1974, Monet n’était pas ce qu’il est aujourd’hui ! Personne n’en parlait. Preuve en est, lorsque j’ai proposé à Monsieur Montourcy du «Démocrate Vernonnais» une série d’articles sur Claude Monet et Giverny, il m’a dévisagé, l’air de dire : «ah bon, c’est vraiment intéressant ?» Monet n’était plus en odeur de sainteté ! J’ai insisté : plus jeune, aux environs de 1965, mon père m’avait montré, en passant, la maison et les jardins du peintre. Il y avait encore le ballast de la voie ferrée ! J’étais intrigué et intéressé, d’autant plus que mes affaires d’étudiant étaient truffées de reproductions d’oeuvres de Monet ! J’ai fini par obtenir le feu vert du «Démocrate» et me suis lancé. J’ai dévoré des bouquins pour découvrir le personnage, et suis parti, en effet, enquêter dans les rues de Giverny. Car, après le décès de Claude Monet en 1926, il y avait encore des habitants, âgés mais en vie, qui l’avaient connu !

Ces témoignages montraient-ils Claude Monet sous son meilleur profil… ou écornaient-ils son image ?!

Je me rappelle de l’émouvante Mme Thiboust, fille de la blanchisseuse, qui avait accompagné sa mère chez Claude Monet. Alors qu’elle rêvassait dans le jardin, une grosse voix l’interpelle : «c’est bien, petite, d’aimer les fleurs !» C’était Claude Monet. S’apercevant qu’il l’avait effrayée, il lui a fait un grand sourire ! Il y eut aussi l’ex-cuisinière, Anna Prévost, qui me raconta le Monet gourmand et gourmet. Tous ces gens là m’ont parlé du peintre avec tendresse. Sauf l’instituteur, qui avait dû s’engueuler avec Monet et qui m’avait dit que c’était un ours, et que, quand il parlait dans les rues, il grognait ! Il faut savoir que Monet était mal vu au village. La fille de Madame Baudy (propriétaire de l’Hôtel Baudy), avec qui j’ai passé des heures à bavarder, m’a confié que lorsque Monet arrivait chez ses parents, il disait à peine bonjour ! Et quand j’ai demandé à Monsieur Berche, alors maire de Giverny, de consulter les registres municipaux pour étudier ce que Monet avait fait pour le village (goudronner la route, envoyer de l’argent au front…), il m’a lancé : «Monet nous a toujours emmerdés et ça continue» !

Vous avez surtout pu, au printemps 1973, pénétrer dans l’antre du maître impressionniste. Non sans mal ?

Je m’étais dit, en effet, qu’écrire sur Monet sans mettre un pied chez lui, sans aller voir ce qu’était devenu son atelier, sans, finalement, «vivre à côté de lui», n’aurait ressemblé à rien. Autant dire que j’aurai produit un article livresque ! J’ai donc contacté l’Académie des beaux-arts -propriétaire des lieux depuis le décès de Michel Monet en 1966- et plus particulièrement Messieurs Emmanuel Bondeville (secrétaire perpétuel de 1964 à 1986) et Jacques Carlu (membre titulaire entre 1957 et 1976 ). J’ai décroché, avec difficulté, leur autorisation que je conserve d’ailleurs précieusement ! Le jour J, Mr et Madame Blin, les jardiniers qui entretenaient le domaine, n’avaient pas été informés de ma venue : «il n’est pas question que vous rentriez !», me lancent-ils ! Je leur ai montrés la lettre et ils ont fini par céder. Mais j’ai fait toute la visite accompagné de leur berger allemand qui me suivait à la trace. Et qui ne m’était pas éminemment sympathique !

«Les jardins sont en deuil», écrivez-vous dans votre ouvrage. Décrivez-nous ce que vous avez vu…

Une vision d’enfer ! J’étais effrayé du triste état dans lequel était la propriété. Il fallait quasiment une machette pour circuler dans les allées. L’atelier des nymphéas, misérable, était transformé en terrain de volley-ball ! Il n’y avait plus aucune trace de la présence du peintre. Pas de châssis, ni de pinceau.. Juste un vieux canapé, truffé de nids de pigeons et rongé par l’humidité car la verrière avait éclaté. Quant au deuxième atelier, qui héberge aujourd’hui la direction de la Fondation Monet et les appartements de son directeur Hugues Gall, c’était une ruine ! J’ai publié tout ça, photos à l’appui. Et j’ai reçu, en retour, des lettres assez violentes de l’Académie des beaux-arts : de quel droit avez-vous publié ces photos ? Mais du droit à la vérité, ai-je pensé ! Ils étaient effrayés. A mon avis, ils ignoraient eux-mêmes cet état de désolation. Gérald Van der Kemp m’a dit, plus tard, que si mon article n’était pas sorti, on aurait encore attendu une dizaine d’années avant d’entamer la restauration. Et Mr Hugues Gall, qui était tombé sur ma série d’articles chez un brocanteur et avec qui j’ai fait l’année dernière une émission de radio, m’a dit : «on vous doit beaucoup ! Vos articles ont été l’élément détonateur». Ce qui m’a fait plaisir !

Justement, qu’avez-vous pensé du travail de restauration mené par Gérald Van der Kemp ?

Je m’en suis réjoui. Comme j’étais content ! Un travail fait extrêmement intelligemment, par quelqu’un de brillant avec des possibilités gigantesques. Gérald Van der Kemp a su travailler avec Jean-Marie Toulgouat (arrière petit-fils d’Alice Hoschedé) et son épouse Claire Joyes, retrouver des plans du jardin, des commandes jadis passées chez Truffaut, mais aussi des témoins qui avaient vu le jardin de leurs yeux vu ! Quel travail minutieux. Si Claude Monet était venu le jour de l’inauguration, il n’aurait pas vu que sa maison avait changé d’un iota ! Moi qui, dans la poussière, ai arpenté la salle à manger et la cuisine en 1973, je peux vous assurer que les objets et vases sont aujourd’hui à l’emplacement exact où ils étaient jadis ! Je trouve aussi très judicieuse, l’idée d’Hugues Gall d’accrocher des reproductions dans l’atelier et la chambre du peintre. Elles redonnent de l’âme au lieu. Je pénètre toujours avec émotion dans le salon atelier, en me disant que cette pièce, c’est lui. C’est ce qu’il a pu voir, le dernier jour de sa vie -4 décembre 1926-, avant de monter les escaliers pour rejoindre sa chambre…

De sa naissance, le 14 novembre 1840, jusqu’à ce jour funeste de 1926, vous balayez, dans votre ouvrage, l’existence du maître impressionniste. Et l’on y découvre qu’il tenta de se suicider en juin 1868 ! Claude Monet a-t-il, selon vous, traversé des périodes si noires qu’il songea à disparaître ?

Il s’est en effet jeté à l’eau à Bennecourt. Cette tentative de suicide était-elle plutôt un appel au secours ? Nul n’ignore qu’il maîtrisait parfaitement la brasse ! Mais il reste incontestable que Claude Monet, ce caractère de granit, robuste et solide, a connu des passages à vide et a même touché le fond du fond.

Au fil des chapitres, vous insistez beaucoup sur le train de vie dispendieux que menait Claude Monet. Quel rapport entretenait-il avec l’argent ?

Un rapport extrêmement étrange ! Un comportement, peut-être, typique des personnes qui ont manqué. Il a, quand même, passé vingt ans de sa vie à dire : t’as pas cent balles ?! Claude Monet a toujours vécu au dessus de ses moyens. Même quand il avait peu à manger ou boire, il mangeait et buvait du bon ! Et, à partir du moment où l’argent a coulé à flots, ça lui a fait un effet très bizarre. A la manière d’un bassin de rétention, il a voulu garder et ne pas dépenser. Jusqu’à la fin et alors qu’il est archi millionnaire, il continue de défalquer 10% à son encadreur, à diminuer le pourcentage de son marchand de tableaux. Et Lorsque Pissarro lui sollicite un petit prêt pour acheter sa maison, Monet accepte à condition de signer une reconnaissance de dette devant le notaire, au cas où il casserait sa pipe avant !

A quelle date, justement, rencontre-t-il l’aisance financière ? Après l’exposition fructueuse des Meules en mai 1891 ?

Oui, 1891 marque effectivement un tournant. Mais je remonterais même à 1886, lorsque le marchand d’art Paul Durand-Ruel a l’idée de génie d’aller vendre ses tableaux aux Etats-Unis. Il met ainsi du beurre dans les épinards du père Monet ! A tel point que le peintre va bientôt pouvoir faire l’acquisition de Giverny. Entre 1886 et 1891, la roue tourne en effet !

Vous qui explorez davantage l’homme que le peintre, insistez sur la fantastique amitié qui lia Claude Monet à Georges Clemenceau. Serait-ce ce même rejet de l’académisme qui les réunit ?

Oui, complètement. Ils se sont connus lorsque Clemenceau était jeune maire et journaliste. Ils se sont ensuite perdus de vue puis retrouvés. Et ils ne sont plus jamais quittés ! Tous deux étaient de vrais rebelles. Clemenceau emmerdait souverainement la politique traditionnelle. Il détestait les peintres dits académiques, tel Meissonnier. Monet n’était par le dernier à partager son avis ! Ils avaient beaucoup de points communs : mêmes goûts en matière de littérature, théâtre, musique… Et tous deux anticléricaux ! Ils étaient faits pour s’entendre. Monet est resté caractériel jusqu’à la fin de ses jours. Et Clemenceau aussi ! Deux caractères de cochons. Rappelez-vous que Clemenceau fut l’un de ces rares individus à mettre sa femme en prison, durant quinze jours, parce qu’elle avait osé le tromper ! Et, ce qu’il y a de merveilleux, c’est que Monet meurt dans les bras de son complice ! C’est phénoménal. Clemenceau arrive et lui demande : «Souffrez-vous ?» «Non». Et Monet meurt… Quelle amitié considérable. Et que dire de leurs correspondances. Clémenceau écrivant : «j’embrasse ma vieille barbe !»… C’est si émouvant…

C’était un bon camarade. Mais quel amoureux était-il ? Qui fut la femme de sa vie ? Camille, que vous peignez comme discrète et femme enfant ? Alice, femme de poigne si jalouse ? Ou Blanche, sa belle-fille avec laquelle Monet vécut, après la mort d’Alice, comme «mari et femme» ?

Camille est, selon moi, un accident de parcours. J’en suis convaincu. Elle était belle, charmante. Il l’a mise enceinte et a fini par l’épouser. Mais, s’il avait pu ne pas l’épouser, il ne l’aurait pas fait. C’était un très beau modèle, mais je ne suis pas sûr qu’elle lui ait inspiré autres choses que des coups de pinceau ! Ce n’est pas une grande histoire d’amour. Alice, c’est la sécurité. Lui qui a perdu sa maman très jeune retrouve, chez elle, une tendresse maternelle. Blanche était la petite chouchoute dès l’origine. Lorsqu’ils se sont retrouvés veufs tous les deux, ils ont vécu ensemble. Et il est évident qu’ils ont vécu maritalement. Une dame, fille d’une femme de ménage qui travailla chez le peintre, m’a raconté que sa mère trouvait des épingles à chignon dans le lit du père Monet ! Et lui se foutait royalement du qu’en-dira-t-on. En résumé, Monet n’est pas un grand amoureux et n’a pas connu d’histoire craquante. Je dis souvent que Monet était d’une tendresse inouïe mais uniquement pour la toile de ses tableaux ! Alors, la vraie femme de sa vie, ne serait-ce pas sa tante Lecadre ? Sa tatie du Havre qui, contrairement à papa Monet qui ne voulait pas que son fils devienne peintre, a mis la main au portefeuille et l’a aidé à partir à Paris pour travailler. Ce fut, pour lui, un tournant. Elle lui a ouvert un horizon. Sinon, que serait devenu Monet ? Il aurait peut-être travaillé à la mairie du Havre. Oui, je crois que c’est elle, l’élément détonateur…

Vous vous intéressez beaucoup à l’arbre généalogique de la famille Monet. Le frère de Claude Monet, Léon, aurait eu une fille Louise, mariée à un certain Dr Lefebvre. Et il y aurait aujourd’hui une descendance ?

Absolument ! Ces gens là m’ont écrit après avoir lu l’un de mes articles dans le journal, m’expliquant qu’ils descendaient de Tonton Monet ! Ils sont d’une discrétion absolue et n’ont jamais revendiqué un centime d’héritage.

Vous affirmez aussi, à demi-mot, que Jean-Pierre Hoschedé serait le fils de Claude Monet …

Il est incontestable que le petit dernier Jean-Pierre est un Monet. Je peux l’affirmer. J’ai beaucoup travaillé avec l’historien Robert Laurence qui fut un ami de Jean-Pierre Hoschedé. Jean-Pierre lui a, un jour, confié que Monet lui-même lui avait dit : «tu es mon gosse». Et saviez-vous que Jean-Pierre a eu un fils, Maurice, qui n’est autre que le père de l’animatrice de télé Dorothée !

Le 26 novembre se tiendra, à Hong Kong, une vente Christie’s de tableaux et objets personnels de Claude Monet. Des pièces ayant appartenu à Rolande Verneiges, une fille non reconnue de Michel Monet, le fils de Claude Monet ! Connaissiez-vous l’existence de cet enfant caché ?

Ah, ce Michel… Il va falloir, lors d’une prochaine réédition, remanier les arbres généalogiques de mon ouvrage ! Cet enfant est, selon moi, la fille de Gabrielle Bonaventure, que Michel a épousée en 1931. Et cette fille est, soi disant, de Michel. Mais je n’en suis pas sûr. Michel ne l’a, en effet, pas reconnue officiellement mais l’a dotée et gâtée comme si c’était sa fille. Et lui aurait donné de son vivant des tableaux, correspondances et autres objets dont une partie a été vendue chez Drouot il y a quatre ou cinq ans.

Vous pour qui la littérature est un second souffle, quels ouvrages intégreriez-vous dans une bibliothèque idéale sur Claude Monet ?

Les gros volumes publiés par Daniel Wildenstein m’ont intéressé plus que tout. Mais là, ce n’est plus une bibliothèque qu’il faut pour les stocker ! Je citerai aussi l’ouvrage de Marthe de Fels , «La vie de Claude Monet» (1929). Même si c’est loin de la vérité historique, elle raconte Monet comme elle l’a aimé et vu. Et, bien sûr, le Gustave Geffroy, «Claude Monet : sa vie, son oeuvre», publié pour la première fois en 1922.

Vous répétez souvent que l’on n’a «jamais fini d’écrire une histoire». Aussi, envisagez-vous de produire d’autres écrits sur Claude Monet ?

Pas sur lui directement. Mais sur deux de ses proches amis ! Je prépare un ouvrage sur Clemenceau, côté intime. Mais je ne pense pas l’avoir terminé pour 2018. C’est un vieux complice que j’apprécie beaucoup. De là à dire que moi aussi, j’ai un sale caractère… pourquoi pas ! J’ai un autre ouvrage sous le coude consacré à Sacha Guitry, l’autre ami cher de Claude Monet. Le titre est déjà déposé : «Cinq mariages et un endettement »!! Figurez-vous que ma deuxième épouse était la fille de Géori Boué, chanteuse d’opéra qui vécut avec Sacha pendant trois ans. J’ai recueilli ses souvenirs et confidences, et j’ai entre mes mains des correspondances savoureuses mais aussi des scoops ! J’essaie de ressusciter ces deux personnages. Un historien vit avec des cadavres. Si on ne les ressuscite pas, mon Dieu, qu’est-ce qu’on va s’ennuyer !