Les simples funérailles» de Claude Monet…

C’était il y a quatre-vingt douze ans. Après s’être éteint, le 5 décembre 1926 et à l’âge de 86 ans, dans sa chambre givernoise, Claude Monet était mis en terre trois jours plus tard. Des obsèques civiles et empreintes d’une grande sobriété…


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«Enterrez-moi comme si j’étais un brave homme du pays, déclarait quelques jours plus tôt le maître impressionniste. Et soyez seuls, vous, mes parents, à marcher derrière ma dépouille. Je ne veux pas que mes amis connaissent la tristesse de m’accompagner ce jour-là… Surtout, rappelez-vous bien que je ne veux ni fleurs ni couronnes. Ce sont là de trop vains honneurs. Et puis, il serait vraiment sacrilège de saccager, à cette occasion, toutes les fleurs de mon jardin…». Soucieux de respecter les recommandations de son beau-père, Jean-Pierre Hoschedé convainc le préfet de l’Eure de renoncer à son discours. S’ils sont avertis de la date des obsèques -mercredi 8 décembre à dix heures et demie-, les amis sont priés de «ne pas se déranger»…

En dépit des consignes du clan Monet-Hoschedé, proches, curieux et gens du pays se pressent, le jour J, sur le chemin du Roy. Alors que la Seine et l’Epte conjuguent leurs brumes pour un décor d’adieu, Georges Clemenceau descend, à dix heures et quart, de sa voiture. Contraint de fendre la foule pour gagner la grille de la propriété, il peine à dissimuler son agacement. Et, lorsque le «Père La Victoire» aperçoit le drap noir destiné à recouvrir le cercueil de son fidèle complice, il s’écrie : «non, pas de noir pour Monet !» Et le Tigre de lui substituer une étoffe à fleurs, décrite par un témoin oculaire comme une «cretonne ancienne, aux couleurs des pervenches, myosotis et hortensias»…

Vers onze heures, le cortège se met en marche par l’allée centrale du jardin. Il emprunte, par la droite, le chemin du Roy et prend la direction du cimetière. «Ceint de son écharpe de maire, Alexandre Gens précède le corbillard, une petite voiture à deux roues peinte en noir et surmontée d’un dais d’étoffe de même couleur, couronné, étoilé et festonné d’argent, que trainent à bras deux hommes du pays et que poussent deux autres» raconte Daniel Wildenstein dans «Monet ou le triomphe de l’impressionnisme». Dans le cortège, les hommes, -Michel Monet, Jean-Pierre Hoschedé, James et Theodore Butler, Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, Paul-Emile Pissarro…- marchent devant les femmes, en tête desquelles figurent les belles-filles du défunt, dont Blanche Hoschedé. S’appuyant tant sur sa canne que sur le docteur Rebière -le médecin de Claude Monet-, Clemenceau progresse péniblement. A mi-chemin, il est contraint de faire une pause, tant ses mains tremblent et ses yeux s’emplissent de larmes…. Au cimetière, le terrain est si raide et glissant que les quatre porteurs saisissent le cercueil à bras. Des personnes se précipitent pour aider Clemenceau, qu’elles devinent à bout de forces. Mais il rétorque vouloir avancer seul. Alors que l’assistance se range en demi-cercle devant la sépulture, on l’entend murmurer : «je veux le voir descendre !»


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Réhaussé d’une croix en marbre blanc et fleuri de quelques pensées jaunes, le rectangle de terre noire n’accueillera qu’une seule gerbe : une sobre couronne de fleurs, cueillies dans l’écrin du peintre et portée par ses fidèles jardiniers. «De simples funérailles», comme le soulignera si justement le Petit Parisien dans son édition du 9 décembre…