Jan Huntley : une Galloise à Giverny….

La britannique Jan Huntley gère, pour la Fondation Monet, la très convoitée résidence d’artistes mais aussi le «Munn volunteer program», qui offre à des stagiaires étrangers l’opportunité de s’immerger dans les jardins. Rencontre avec une amoureuse de l’art…

Vous êtes originaire du pays de Galles. Comment votre route a-t-elle croisé celle de Giverny ?

J’ai toujours aimé la France. Et cela fait aujourd’hui quarante ans que j’y vis ! Le fait que mon oncle soit bilingue m’a incontestablement encouragée à m’intéresser, très tôt, à la culture française. J’ai étudié la géographie et l’archéologie à Birmingham, dans une faculté jumelée avec celle d’Aix-en-Provence où je me suis rendue avec un groupe de géographes. Sur place, j’ai d’ailleurs constaté que mon français du pays de Galles n’était pas tout à fait le même que le votre ! J’ai donc beaucoup travaillé sur la compréhension. Par la suite, je me suis installée en Normandie où j’ai enseigné l’anglais dans le privé. C’est là qu’il y a 27 ans, j’ai rencontré une connaissance de Madame Van der Kemp, qui cherchait une personne bilingue, intéressée par l’art et la culture française. Il s’agissait de l’assister dans le fundraising (collecte de fonds), d’accueillir les VIP et de gérer le programme des artistes.

Chaque année, la Fondation Monet accueille, en effet, des artistes en résidence. Est-ce vous qui les sélectionnez ?

Je n’ai pas de regard sur la sélection. C’est la Versailles Foundation -fondation à but non lucratif qui finança le sauvetage de Giverny, aujourd’hui présidée par Madame de Portago, fille de Florence Van der Kemp- qui s’occupe du recrutement. A l’origine, nous accueillions simultanément trois artistes durant six mois. Le programme était réservé aux seuls peintres, et aux seuls américains qui, d’ailleurs, ne parlaient pas du tout français. Je leur ai donc donnés des cours ! Aujourd’hui, c’est différent. Nous accueillons des artistes de tous horizons et de différentes nationalités -une française l’an passé-, qui sont seuls dans leur session trimestrielle, voire deux. Depuis début juin et jusqu’à fin août, c’est Mary Mattingly, qui est dans la photographie et travaille beaucoup sur cette forme d’expression artistique qu’est l’installation. Une autre artiste arrivera début août et restera jusqu’à fin octobre.

Existe-t-il un cahier des charges contraignant les artistes à mener à bien un projet créatif ?

Pas du tout. C’est une résidence libre, où l’on n’impose rien. On ne leur réclame pas une oeuvre à la fin. Nous espérons juste qu’ils vont être inspirés ! Certains sont au départ bloqués et s’interrogent : «qu’est-ce que je vais faire ici ? Car tout a été fait !» Nous essayons, dans la mesure du possible, de créer une interaction entre les artistes et les jardiniers. Et certains trouvent, en effet, leur inspiration au coeur de la Fondation. D’autres s’inspirent davantage des environs. Par contre, nous organisons toujours une petite exposition à la fin de chaque résidence.

Qui finance ce programme ?

Tout est financé par la Versailles Foundation, du billet d’avion aller-retour jusqu’à la bourse allouée aux artistes. Quant à la Fondation Monet, elle fournit les appartements, ainsi que l’atelier situé au dessus.

Quels artistes renommés sont venus en résidence à Giverny ?

Il y a eu des noms très prestigieux, comme l’américaine Mickalene Thomas qui avait fait «Le déjeuner sur l’herbe» sur la façade du Museum of Modern Art (Moma) de New York. Citons aussi Will Cotton, professeur à la NY Academy of Art, très connu dans le monde de l’art. Ou Mark Fox, qui avait placé un caisson en verre dans le bassin aux nymphéas et posé sa caméra en dessous !

Le processus créatif est contagieux… Etes-vous, vous aussi, une artiste ?

Je suis surtout passionnée par l’art et passe ma vie dans les expositions ! Un hiver, l’artiste David Hockney -Le Centre Pompidou lui consacre une exposition jusqu’au 23 octobre- est venu à la Fondation Monet. Nous sommes restés longtemps, sur un banc, à parler du changement des saisons. Cet échange m’a encouragée à faire des petites choses. Des petites esquisses pour fixer le moment, l’instant présent… Ce qu’on peut faire sans talent ! Et reconnaissons que l’environnement aide beaucoup !

Vous gérez également le programme pour stagiaires étrangers -Munn Volunteer Program- de la Fondation Monet…

Je ne l’ai pas toujours géré puisqu’à l’époque, c’était la responsabilité d’Helen Bordman, une américaine. A l’origine, ce programme avait été créé pour des jeunes filles américaines désireuses d’améliorer leur français. Elles ne travaillaient qu’à la boutique. J’ai voulu emmener ce programme vers l’horticulture. Les jeunes, aux cursus divers et qui viennent aujourd’hui du monde entier, prêtent main forte aux jardiniers.

Des étudiants en horticulture y côtoient donc, dans les jardins, des «novices» ?

Et ce mélange fonctionne ! Par exemple, nous avons cette saison deux américains venus de Clemson, une école d’horticulture. Confrontés à des plantes et un climat différents, ils vivent là une grande expérience. Ils découvrent, surtout, les contraintes d’un jardin ouvert au public, qui n’est pas statique et si médiatisé qu’il se doit d’être parfait tout le temps. Sur leur C.V, c’est une très belle carte de visite ! A côté, nous avons actuellement Ethan qui est étudiant en français et philosophie. D’autres, qui étudient par exemple la psychologie, viennent de l’université de Princeton, avec laquelle nous avons toujours gardé un lien. Et, en septembre, trois jeunes élèves argentins viendront avec leur professeur. Ceux qui n’ont pas de connaissances en horticulture remplissent des tâches très classiques, comme les fleurs fanées. Tous restent un mois, sont logés dans l’un des quatre appartements fournis par la Fondation et reçoivent une petite compensation financière.

A quoi ressemble la journée type d’un stagiaire ?

Ils travaillent du lundi au vendredi six heures par jour. Ceux qui choisissent de commencer dès 7 h assistent à la réunion des jardiniers. La pause d’une heure trente pour déjeuner surprend toujours les américains : chez eux, c’est vingt minutes s’ils ont de la chance ! Après le travail, ils prennent les vélos pour découvrir les environs. Certains, comme les étudiants en histoire de l’art, passent tout leur temps libre dans le jardin, à peindre, dessiner ou photographier. Il y en a même qui se sont liés aux artistes en résidence. Cela crée une communauté très sympathique !

Giverny bouillonne, en effet, d’énergie artistique. Mais ne craignez-vous pas qu’un jour, le village, saturé par le tourisme, perde un peu de son âme ?

J’avoue être, depuis deux ou trois ans, déçue par les transformations décidées au coeur du village. Je n’aime pas, par exemple, les pancartes et indications touristiques qui ponctuent Giverny. On va vers du tourisme assisté ! Et prenons l’exemple des chambres d’hôtes. Il y en a toujours eu et je conseille celles qui sont typiques et ont une histoire. Mais certaines font vraiment touristiques. Cela frise le tourisme de masse. Après, je conçois qu’il en faille pour tous les goûts… Mais j’avoue apprécier, avec mes stagiaires, lorsque la Fondation ferme, que tout redevient calme et que l’on peut cheminer tranquillement vers l’hôtel Baudy !