Hugues Gall : «les demandes d’interviews affluent du monde entier !»

A deux mois de la traditionnelle fermeture, Monsieur Hugues R. Gall, directeur de la Fondation Monet, analyse l’évolution de la fréquentation du site et revient sur les événements marquants de cette saison…

La Fondation Monet comptabilisait, fin août, quelques 519.000 visiteurs. Soit près de 39.000 de plus que l’an passé, à la même période ! La météo clémente y est-elle pour quelque chose ?

Bien sûr ! Il y a une évidente corrélation entre les chiffres et la météorologie. J’ai, en outre, la conviction que nous entrons dans un cycle long de réchauffement et que d’autres étés chauds sont à venir. Mais le facteur climatique n’explique pas tout. Les demandes d’interviews affluent du monde entier et contribuent à promouvoir le lieu auprès du public. Et, n’oublions pas qu’en faisant du jardin d’eau son motif de prédilection, Monet a organisé, sans le vouloir, sa propre publicité ! Pour toutes ces raisons, les visiteurs viennent en nombre. Et il va nous falloir gérer cette problématique de l’abondance !

Justement, comment faire pour que les visites restent confortables pour les visiteurs ?

Peut-on vraiment profiter du jardin par forte affluence ? La réponse est oui car le cheminement a été astucieusement pensé et dessiné. Mais le problème est posé et nous réfléchissons à des solutions. J’ai sollicité un cabinet d’experts afin d’analyser le taux de satisfaction et les problèmes spécifiques rencontrés par nos visiteurs. Nous avons déjà contingenté les visiteurs individuels qui réservent leurs billets sur internet. Mais il est impossible de dire aux groupes : «ne venez plus» ! Ou aux visiteurs qui font la queue le matin : «vous ne rentrerez pas» ! D’autant que tous viennent souvent de loin et planifient leur venue en fonction de la météo ! On ne peut pas non plus privilégier telle ou telle clientèle car cela reviendrait à la hiérarchiser. Augmenter le prix ne serait pas, non plus, une bonne option et irait à l’encontre de mes convictions. Nous sommes investis d’une mission de service public culturelle ! Je refuse aussi de revenir à l’ancien système consistant à faire payer un supplément pour visiter la maison. Celle-ci fait partie de la vie de Claude Monet. Il entrait dans son salon, puis allait jardiner. C’est un tout ! Bref, nous entamons une phase de réflexion. Mais nous sommes quand même bien heureux d’avoir à nous poser ce type de problèmes ! Et nous n’avons garde d’oublier que la Fondation ne vit que de ses recettes propres et ne perçoit aucune subvention…

Vous parliez de réchauffement climatique. Comptez-vous, aussi, analyser ses répercussions sur les plantes du jardin ?

Les jardiniers et les botanistes vont, en effet, devoir se prononcer sur ce sujet. Le réchauffement climatique affecte-t-il notre flore ? Depuis l’ouverture de la Fondation Monet, nous avons assisté à des variations dans le registre des variétés horticoles. Mais cela tient moins à l’évolution du climat qu’à la disparition de certaines espèces. Ainsi, certaines variétés qu’affectionnait Claude Monet n’existent plus et ont été substituées par d’autres….

Les Français sont, très logiquement, les plus nombreux à visiter la Fondation Monet. Mais quid des autres nationalités ?

Les Français constituent une clientèle qu’il ne faut surtout pas perdre. Tout comme les Américains, qui figurent en deuxième position ! N’oublions pas que Monet a, d’abord, été reconnu par des collectionneurs d’Outre Atlantique ! Nous accueillons aussi une importante clientèle venue de Chine et de Corée du Sud. Mais, historiquement, c’est le contingent japonais qui est là depuis le début. Rappelons-nous que, de son vivant, Monet a accueilli chez lui des Japonais, et non des moindres ! Dès la fin du XIXe siècle, l’artiste et sa façon d’entrevoir la peinture étaient connus et célébrés au Japon. Et, aujourd’hui, les Japonais ont, dans leurs collections, d’innombrables Monet. Je pense notamment au Chichu Art Museum construit par l’architecte nippon Tadao Ando sur l’île de Naoshima. Il accueille cinq toiles de la série des Nymphéas dont un grand diptyque de deux mètres sur six !

La Fondation fut, justement, au coeur des célébrations du 160e anniversaire des relations franco-japonaises. Il y eut d’abord, le 24 avril dernier, l’inauguration de l’espace des pivoines arbustives avec Masato Kitera, ambassadeur du Japon en France. Celui-ci a qualifié la Fondation de «haut lieu du japonisme» !

Tout à fait ! Et ce sont les estampes qui en constituent la porte d’entrée. Ce qui fait toute la particularité de la collection de Monet, c’est qu’il fut le seul de ces artistes-collectionneurs à avoir cherché à rassembler la totalité des thèmes de l’estampe japonaise. Monet était tout sauf un dilettante et lorsqu’il a pris la mesure de cette école, il a voulu explorer tous les domaines où elle s’était développée. Mais je ne crois pas qu’il ait eu des estampes coquines ! Je projette, d’ailleurs, de refonder et compléter le catalogue raisonné de sa collection d’estampes japonaises qui existe déjà.

C’est la culture qui fut la première passerelle entre le Japon et la France. Peut-on dire que la peinture et plus précisément Claude Monet ont contribué au développement et à l’épanouissement des relations franco-japonaises ?

L’impulsion fut essentiellement économique mais il ne faut pas négliger le poids des facteurs culturels dans l’épanouissement de relations bilatérales. Monet y a forcément joué sa partition ! Et, réciproquement, Monet doit beaucoup au Japon. Il ne lui doit pas tout mais à partir du moment où il a connu cette culture et ces estampes… Sans elles, il n’y aurait pas eu de pont comme celui que nous connaissons au jardin d’eau !

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe aurait dû, le 13 juillet dernier, se rendre à Giverny avec Emmanuel Macron dans le cadre de Japonismes 2018. Des inondations meurtrières dans son pays l’ont contraint à annuler sa venue. Mais le seul fait que la Fondation ait été choisie pour accueillir cette rencontre ne témoigne-t-il pas de l’immense notoriété de Claude Monet ?

Ce projet d’un Sommet d’Etat France-Japon à Giverny résulte de tout ce que nous venons d’évoquer. Il s’agit, de façon posthume, d’un couronnement extraordinaire pour l’oeuvre et la pensée du peintre, véritable pont entre le Japon et la France ! Projeter de tenir des discussions politiques de plus haut niveau dans un jardin de peintre, c’était sans précédent ! Et, le fait que Shinzo Abe ait eu l’intention de venir a conforté, dans l’esprit de nos visiteurs japonais, l’importance de Monet. D’une manière générale, cela témoigne du rôle essentiel que l’artiste et sa peinture occupent dans l’esprit des amateurs et spécialistes d’art, mais aussi des politiques. Une peinture foisonnante, sans cesse renouvelée et qui incarne une certaine vision de l’art français fécondé par le Japon !

Le président Emmanuel Macron est néanmoins venu, à titre privé, visiter la Fondation ce 13 juillet…

Emmanuel Macron et son épouse connaissaient très bien le lieu, puisqu’ils l’avaient déjà visité ensemble par le passé. Tous deux connaissaient également l’oeuvre de Claude Monet. Madame Macron était très avertie de tout et écoutait avec intérêt nos explications. Lui était heureux de revoir ce jardin qui change tout le temps. Et ils se sont montrés également très intéressés par les plantes ! La visite a duré une petite heure…

Le lendemain, vous avez accueilli Taro Kono, ministre des Affaires étrangères du Japon…

Shinzo Abe tenait absolument à ce que son ministre des Affaires étrangères, qui le représentait à Paris lors du 14 juillet, fasse le déplacement à Giverny. Il était accompagné de sa délégation et de l’ambassadeur du Japon, Masato Kitera. Le mariage Japon-Fondation Monet a trouvé son acmé ce jour-là !

Et si nous parlions des mois à venir ? Le 12 novembre 1918, au lendemain de l’armistice et pour fêter la Victoire, Claude Monet proposait à Clemenceau d’offrir à l’Etat français deux de ses panneaux. Ce centenaire sera-t-il commémoré par la Fondation ?

Ce projet de donation sera, bien évidemment, évoqué dans le cadre de la commémoration des cent ans de la Victoire. Le président de la République se rendra-t-il à l’Orangerie ? C’est dans ce musée que la commémoration prendra tout son sens ! Il est, sur le fond, intéressant de revenir sur le geste d’un peintre qui était profondément pacifiste, mais qui se montra solidaire du combat de la France, dont il fut le témoin privilégié grâce à son amitié avec Clemenceau. Nous n’organiserons rien à la Fondation puisque celle-ci sera, à cette date, fermée. Mais, si l’on avait pu commémorer quelque chose, j’aurai choisi le 18, date à laquelle Clemenceau est venu rendre visite à son ami Monet. Après l’armistice, la première décision de Clemenceau fut, en effet, de rouler vers Giverny. Arrivé devant le perron de la maison, il tendit les bras vers le peintre. «C’est fini ?», lui demanda Monet — «Oui». Et les deux hommes s’embrassèrent en pleurant…

Pour finir, vous célébrerez, en 2019, un autre événement : le 40ème lever de rideau de la Fondation !

La publication, attendue, du livre de Gilbert Vahé, chef jardinier historique de la restauration du jardin, sera l’occasion de parler de ces quarante ans. Il est en cours d’achèvement avec l’éditeur Gourcuff et devrait être publié pour la réouverture, au printemps 2019. Dans la préface, je mentionnerai le fait que la Fondation a pu ouvrir grâce au travail de Gilbert Vahé, mais aussi aux Van der Kemp qui ont présidé à cette renaissance. Ce sont eux qui ont ressuscité le lieu en lui redonnant sa notoriété, d’abord auprès des riches américains, puis auprès des médias et du grand public. Ils ont construit ce qui est devenu un phénomène extraordinaire… et la deuxième destination touristique de Normandie !