Gilbert Vahé : «Les nymphéas en hiver ? Ils dorment !»

Comment le jardin est-il remis en beauté durant la fermeture hivernale ? Quels travaux y sont effectués et selon quel calendrier ? Plongée dans les coulisses avec Gilbert Vahé, chef jardinier historique de la restauration du domaine…

La Fondation a fermé ses portes le 1er novembre 2017 pour sa traditionnelle trêve hivernale. Dès le lendemain, vos jardiniers retroussaient leurs manches !

Et comment ! Chronologiquement, nous commençons par récupérer les plantes qui sont gélives -sensibles au gel- afin de les rempoter, les mettre à l’abri et les protéger. Ensuite, nous réduisons toutes les végétations. Il nous faut aussi prétailler les rosiers, hormis les «non remontants» qui ne fleurissent qu’une fois au printemps et que l’on garde et attache. Puis nous incorporons la fumure. Et on commence à labourer !

Pratiquez-vous un labourage de fond ou un simple bêchage ?

James Priest -chef jardinier de la Fondation entre 2012 et 2017-, optait pour un simple béquillage afin d’alléger un peu la terre. C’est dans l’air du temps. Aujourd’hui, avec la permaculture, on ne touche même plus à la terre : en recouvrant le sol de feuilles, on favorise une activité bactérienne et ce sont les vers qui aèrent la terre. Moi, je préfère la vieille méthode et prendre plus de temps ! Labourer permet d’aller plus profond et de récupérer des racines et mauvaises herbes. Et puis, en labourant, on sélectionne et réduit certaines vivaces. On replace celles qui se déplacent. En un mot, on rééquilibre le jardin !

S’échelonne ensuite, entre novembre et décembre, la plantation des bulbes ?

Tout à fait ! Nous procédons par priorités et commençons par les massifs qui comportent le plus de bulbes, soit l’allée centrale et le devant de la maison. Nous y avons par exemple planté des jacinthes, tulipes (Triomphe, Perroquet, Finged…), camassia cusickii, alliums giganteum et globemaster, fritillaires, eremurus… Puisque le jardin d’eau compte moins de bulbes, on s’en occupe après, soit courant décembre. Sur le devant de la maison, nous avons été un peu retardés car nous avons dû assainir le terrain. En effet, par le passé, nos géraniums (pélargoniums) avaient été touchés par la rouille. Cette saison, nous avions réussi à maintenir un état sanitaire correct en éliminant les pieds qui commençaient à rouiller. On avait le double en serre et on replantait. Mais, à la fermeture, il nous a fallu choisir entre deux options : remplacer la terre ou la désinfecter. Nous avons opté pour la solution la plus rapide et avantageuse : la désinfection à la vapeur. Après avoir labouré et arraché très profond -on ne pouvait pas passer la vapeur et griller les plantes qui se trouvaient dedans !-, nous avons replanté. C’est un chantier qui nous a un peu retardés. Mais fin décembre, tous les bulbes étaient plantés !

Afin d’endiguer ces éventuelles maladies, pratiquez-vous des traitements phytosanitaires durant l’hiver ?

Il faut utiliser ces traitements quand c’est nécessaire. Et uniquement quand ça l’est ! Entre hier et aujourd’hui, tout a changé. Avant, on pratiquait pas moins de cinq traitements hivernaux ! Nous usions d’une cuve de trois cent litres et traitions tout le jardin avec des produits très lourds. Maintenant, on utilise des petits pulvérisateurs pour des traitements localisés. Quand il y a un foyer, un déséquilibre, on intervient de façon ponctuelle. Car, comme la gangrène, ça se propage vite !

Réutilisez-vous des bulbes de la saison passée ou les rachetez-vous ?

Chaque année, on rachète tout ! Pour qu’un bulbe se régénère, il faut laisser les feuilles. Il doit surtout être dans de bonnes conditions. Mais, dans des massifs qui abritent plusieurs variétés, il est mélangé à d’autres et n’est donc pas dans de bonnes conditions ! Si nous le réutilisions tout de même, le bulbe serait tout petit et ne donnerait qu’une toute petite fleur. Nous commandons donc nos milliers de bulbes en juin auprès de plusieurs fournisseurs. Ce que l’un ne peut pas nous fournir, on le commande à l’autre. Car, plus on avance en saison, moins il y a de stock !

Après la mise en terre des bulbes vient l’heure de la transplantation des bisannuelles (dont le cycle de vie est à cheval sur deux années. Ex : violas, giroflées…) semées dans les serres l’été dernier…

En effet ! Nous avons commencé, vers décembre, à certains endroits. Devant la maison du peintre impressionniste, des lunaires -dont la floraison est attendue fin avril-, mais aussi des juliennes -qui fleuriront en mai- ont été plantées en amont afin de structurer les massifs. Nous continuons actuellement dans d’autres zones du jardin.

Durant l’hiver, les serres abritent une intense activité. Que s’y passe-t-il exactement ?

En ce moment, les jardiniers en serre s’occupent des plantes vertes. Ils rempotent les plantes dites d’orangerie, c’est à dire gélives et les sélectionnent. Les vivaces qui avaient été semées avec les bisannuelles en juillet -et qui seront replantées dans le jardin vers le printemps- sont rempotées. S’enchaîne ensuite toute la production en vue des plantations qui s’échelonneront entre le 15 mai et le 14 juillet. Nous travaillons en effet avec six mois de décalage. La première annuelle -qui germe, fleurit et succombe lors d’une seule et même année- semée en serre ? Le bégonia, autour du 15 janvier !

Semez-vous également des annuelles en pleine terre ?

On peut, en effet, semer des annuelles en pleine terre en mars. Tout dépend du type d’annuelle. Si l’on prend l’exemple de la très résistante nigelle, il vaut mieux la semer en pleine terre car ses racines sont pivotantes. Si on la met en pot, on casse le pivot. Résultat, la plante pousse mal et n’est pas durcie !

Comment sont entretenus les nymphéas durant l’hiver ?

On aura pris soin, en amont, de couper leurs feuilles afin d’éviter qu’elles ne produisent du méthane et qu’elles ne troublent l’eau. Et imaginez en cas de gel ! Les feuilles seraient prisonnières de la glace, le niveau d’eau pourrait monter et déraciner les nymphéas… Mais on ne touche pas à leurs pieds. Durant l’hiver, les nymphéas dorment ! Tant que la lumière n’est pas suffisante et que la température de l’eau n’atteint pas 16 degrés, ils ne bougent plus ! Au printemps, on interviendra si nécessaire, en enlevant ce qu’il y a de trop, en divisant ou replantant d’autres nymphéas…

La Fondation rouvrira ses portes le vendredi 23 mars prochain. Le jardin réserve-t-il, cette saison, une surprise à ses visiteurs ?

Oui ! Claude Monet a peint, dans son jardin givernois en 1887, une toile («Jardin de pivoines» -Musée national de l’art Occidental de Tokyo) représentant une collection de pivoines arborescentes du Japon. On y voit clairement les portiques -situés, dans le Clos Normand, à côté des «tombes»- qui servaient à les protéger. Notre projet est de recréer cette scène à l’endroit exact où elle a été peinte. Les pivoines, nous les avons ! L’an passé, la ville d’Orléans a inauguré une nouvelle plantation de pivoines du Japon. Les Japonais sont venus et ont fait, au retour, un crochet par la Fondation. Ils nous ont expliqués que ces pivoines étaient originaires de l’île nippone de Daikonshima. Et que, du temps de Monet, elles et ses nouveaux hybrides faisaient figure de nouveauté, comme les nymphéas ! Ils nous ont surtout proposés de nous offrir ces fameuses pivoines ! Nous les avons rempotées et espérons qu’elles vont fleurir. Sur le tableau, les portiques sont recouverts de paillassons de paille. J’en recherche mais la tâche est compliquée car cela ne se fait plus maintenant ! J’espère qu’on mènera à bien ce projet. Car, cette année, c’est l’année du Japon en France !