Interview de Gilbert Vahé


Gilbert Vahé, entouré de deux de ses jardiniers, Remi Lecoutre à gauche, Jean-Marie Avisard à droite)

Gilbert Vahé qui, après trente-cinq années dédiées à l’eden impressionniste, goûtait à une retraite méritée depuis le 1er juin 2011, reprend du service ! Suite au départ de James Priest, l’inégalable main verte assure, en effet, la transition avant qu’un(e) nouveau chef jardinier ne reprenne, d’ici novembre, les rênes du domaine. Rencontre avec le jardinier historique de la résurrection de Giverny…

-Vous revoici dans l’antre givernois ! Qu’avez-vous fait depuis votre départ en retraite, le 1er juin 2011 ?

Je n’ai pas quitté Giverny, au grand désespoir de mon épouse !! Mais -question de politique !-, je n’avais pas de regard sur le jardin et ai laissé mon remplaçant, James Priest, libre de faire ce qu’il voulait. J’ai, du coup, consacré beaucoup de temps à numériser les archives liées à la restauration du jardin, que nous avons entamée en 1976 avec Gérald Van Der Kemp. Il était alors conservateur en chef du château de Versailles et avait chargé sa secrétaire de tout archiver. Mais, à l’époque, les photocopieuses n’existaient pas et nous manipulions des pelures ! J’ai donc classé, numéroté les documents, correspondances, factures et dressé un inventaire qui sera utile à la Fondation. Et je n’ai pas fini !

-Vous avez, par le passé, souvent déclaré que ce travail impliquait un dévouement illimité. Avez-vous, du coup, hésité à « replonger » ?

J’avoue que oui ! J’avais complètement débrayé du jardin depuis six ans. En 2011, j’aurai pu rester. Mais, si j’ai demandé à prendre ma retraite, c’était par honnêteté. Arrivé à un certain âge, on n’est plus aussi productif et compétitif qu’à 20 ans. J’étais moins rapide. Plus jeune, lorsqu’il y avait un problème, je trouvais la solution en quelques minutes. Plus vieux, j’avais besoin d’une ou deux nuits ! J’ai néanmoins accepté. Moralement, je ne pouvais « abandonner » un jardin au sein duquel j’avais passé la plus grosse partie de ma carrière. J’ai aussi dit « oui » car je savais que les jardiniers « assuraient ! Ils gèrent les commandes, savent prendre les bonnes décisions. Un problème d’aménagement, de devis ? Je les guide mais ce sont eux qui décident. Mais j’avoue que ça reste une charge quand même !

-Comment jugez-vous le travail de James Priest et quelles éventuelles modifications comptez-vous y apporter ?

Mon remplaçant a fait de bonnes et de mauvaises choses. Mon souci est, aujourd’hui, de retrouver le jardin tel qu’il était à la restauration, au plus fidèle de Monet. Car James Priest n’a pas pris les mêmes « dates d’impact » que Gérald Van der Kemp. Et c’est son travail qui doit servir de référence ! Il s’est appuyé sur des archives, des témoignages sérieux, pas sur des articles de journaux ! Gérald Van der Kemp avait notamment fait appel à André Devillers, ancien assistant de Georges Truffaut, convié à plusieurs reprises à Giverny et qui disposait de précieuses archives… Voilà pourquoi, aujourd’hui, je voudrais par exemple remettre en lumière les iris, délaissés par James Priest. Les photos d’archives nous montrent qu’au dos de l’allée centrale, il y en avait sur près de trois mètres de largeur, en trois couleurs différentes. Du temps de Van der Kemp, nous les avions, certes, un peu réduits mais bien séparés comme l’aimait Monet ! Je songe aussi à replanter des pivoines en arbre, que Monet collectionnait…. Et puis, selon moi, le jardin vu par James Priest fait un peu trop jardin de ville. Un jardin privé, pour moi, n’est pas si cartésien. Monet n’arrachait pas les spontanées ou bouillons-blancs qui s’immisçaient ici et là. Mais rassurez-vous, on ne va pas tout casser, on ne le peut pas !

-Si votre objectif premier reste la fidélité à Claude Monet, vous devez aussi satisfaire les visiteurs, qui, pour certains, privilégient le spectaculaire sur l’authentique. Faut-il donc faire des compromis ?

C’est un défi quotidien ! Reprenons l’exemple du dos de l’allée centrale : Monet l’habillait, de moitié, en iris. Et les iris, c’est du 15 mai au 15 juin environ. Le restant de l’année, il n’y a rien ! Nous avons pourtant bien envie, l’an prochain, d’installer trois ou quatre lignes d’iris plutôt que deux. Mais il nous faudra trouver des solutions. Insérer, par exemple, un petit encart dans les lignes pour y installer une autre plante à la floraison plus longue.

-Quels arbres ou fleurs ont survécu au maître des lieux ?

Le rosier grimpant Mermaid à larges fleurs jaunes que Claude Monet avait planté devant la fenêtre de sa chambre est toujours là. Il avait gelé en 1985 ! Nous en avions replanté d’autres à côté, mais il est reparti de racine. Il y aussi les deux ifs de l’allée centrale et les glycines…

-Depuis la traditionnelle fermeture, le 1er novembre 2016, quelles ont été les grandes étapes de remise en beauté du jardin ?

Pendant deux mois, de début novembre à fin décembre, le jardin vit un grand bouleversement. La terre doit se reposer et se fertiliser. Il faut réduire les végétaux qui vont asphyxier les autres. On change ce qui ne va pas, on restructure. Après, c’est de l’apprêtement ! On remplace ce qui est mort, on plante, taille… Mais tout dépend des hivers ! Souvenez-vous de 1985, et les rosiers gelés avec une température de moins 20 degrés ! Heureusement, les six derniers hivers ont été plus cléments…

-Le jardin d’eau fascine. Comment est-il entretenu durant l’hiver ?

On coupe les feuilles des nymphéas, afin d’éviter qu’elles ne produisent du méthane et qu’elles ne troublent l’eau. Et imaginez en cas de gel ! Les feuilles seraient prisonnières de la glace, le niveau d’eau pourrait monter et déraciner les nymphéas… Pour le reste, il n’y a pas d’entretien. Quand, au printemps, l’eau retrouve une température d’environ 16 degrés, nous divisons les nymphéas et les replantons. Les berges, elles, sont béquillées, les vivaces limités. On enlève les annuelles et les plantes d’orangerie, qui sont rempotées et stockées pendant l’hiver. Le moment venu, les berges sont replantées !

-Chaque jardinier s’attèle-t-il à une tâche bien définie ?

On retravaille, maintenant, comme l’on travaillait à la restauration : c’est le chef jardinier qui distribue les chantiers. Sous Gérald Van der Kemp, lorsque les jardiniers ont demandé plus de responsabilités, le jardin a été divisé en « secteurs »: secteur jardin d’eau et extérieur, secteurs est et ouest pour le clos normand… Il y avait moins d’allers et venues et nous étions moins gênés par les visiteurs. James Priest a cassé ce système et est revenu à celui de début de restauration. Aujourd’hui, il n’y a plus de secteur attitré. L’échange se passe bien et l’entente est bonne !

-Quelles dominantes de couleurs, quels arbres ou fleurs pourront, plus particulièrement, admirer les visiteurs de la fin mars ?

Tout dépendra de la température ! Mais, ça y est, la végétation est partie. Il y a les prunus, les forsythias, les narcisses. Le fond, ce sont les massifs de bisanuelles, avec notamment les pensées. Puis viendront les myosotis…

-Continuez-vous à décorer la maison avec des plantes en pots ?

Avant, c’était systématique avec Gérald Van Der Kemp. Il y en avait partout, sur les tables, par terre… Moi même, je trouvais qu’il y en avait trop ! Aujourd’hui, on le fait de moins en moins, notamment à cause des meubles vernis qui cohabitent mal avec les fleurs !

-Est-il complexe de s’occuper du jardin en période d’ouverture ?

Oh que oui ! Imaginez quand 10% du public pose une question à un jardinier ! Certains visiteurs ont la maladie de toucher, sans s’en rendre compte, instinctivement. Et, en touchant, ils soulèvent. Et, comme ça vient d’être planté, ça ne tient pas ! Tous les matins, il nous faut donc replanter. Il y a aussi les botanistes qui coupent, ou qui, l’air de rien, glissent des graines dans la poche ! Il faut aussi protéger les plantations des piétinements. Les petits murs de brique bloquent les pieds des visiteurs partout où il y a du cheminement.

-Pour ou contre des écriteaux qui renseigneraient sur les variétés de fleurs ?

Il y a eu un précédent ! Une riche américaine, passionnée d’art et de jardin et grande amie de Gérald Van der Kemp, s’était mise en tête de payer pour qu’il y ait des étiquettes partout. Je lui avais fait comprendre que ce n’était pas possible, car Giverny n’est pas un jardin botanique, classé par famille. Tout bouge sans arrêt ! Du coup, les étiquettes étaient mal placées et les visiteurs les embarquaient ! On a abandonné… Il faut aujourd’hui creuser du côté des nouvelles technologies : avec Autocad, on pourrait installer des points de contrôle, qui fourniraient, via le smartphone, des informations aux visiteurs. Peut-être que le jeune qui prendra le poste s’y attaquera !

-Quel est, selon vous, le profil parfait du futur jardinier en chef ?

Il devra maîtriser les nouvelles technologies tout en conservant les anciennes ! Deux jardiniers de l’équipe actuelle ont postulé. Eux n’ont plus qu’une dizaine d’années à faire. Si l’un deux est retenu, il faudrait embaucher un jeune qui puisse, plus tard, prendre la relève : il maîtriserait les nouvelles technologies tout en apprenant les anciennes. Comme ça, dans dix ans, il sera au top !