Eté 1891. Et s’alignèrent les peupliers…

Après avoir bouclé la série des «Meules», Claude Monet entreprend de croquer la rangée de peupliers qui suit le cours sinueux de l'Epte, en bordure du marais communal de Limetz...

Peupliers, effet blanc et jaune», 1891. ©  Philadelphia Museum

Leurs hautes et élégantes silhouettes lui avaient déjà, en 1887, inspiré la toile intitulée «Sous les peupliers, effet de soleil». Mais c’est durant l’été 1891 que le peintre se met en tête de faire de ces majestueux peupliers le sujet d’une série. Deux kilomètres séparent, à pieds et à travers champs, son motif pictural de son sanctuaire givernois. Aussi se décide-t-il, selon les dires de son beau-fils Jean-Pierre Hoschedé, à emprunter sa norvégienne, un bateau traditionnel de rivière rangé dans son hangar de l’île aux Orties. Il lui faudra ramer ferme pour remonter l’Epte jusqu’au delà du point où se détache le bras de Limetz !

Alors qu’il entame son travail, Claude Monet remarque que les peupliers sont marqués, au tronc, d’une entaille à la hache pour l’abattage. Lors du conseil municipal du 18 juin 1891, la commune de Limetz a, en effet, décidé de les mettre en adjudication ! Après s’être entretenu avec le maire, qui l’informe que les enchères se tiendront le 2 août, l’artiste décide d’engager les négociations avec le marchand de bois qui désire s’en rendre acquéreur. Il lui demande d’enchérir suffsamment haut -et au-delà de ses limites- pour être sûr de remporter les peupliers. En échange, il lui payera la différence ! «J’eus l’idée de m’adresser à un marchand de bois qui désirait la coupe, narrera-t-il à Marc Elder dans l’ouvrage intitulé «A Giverny chez Claude Monet» (1924). Je lui demandais jusqu’à quel prix il comptait pousser, m’engageant à mettre le surplus si les enchères dépassaient son chiffre, à condition qu’il achetât à ma place et laissât quelques mois encore les arbres sur pied. Ainsi fut fait, non sans dommage pour ma bourse !» Le lot ayant été attribué à un peu moins de 6 000 francs, c’est en bougonnant qu’il versera la (petite) différence au patron de la scierie !

C’est depuis son bateau que Claude Monet exécutera la quasi totalité des motifs. A différents moments de la journée, il traquera cette vérité visuelle fugitive qui l’obsède tant. Eternel insatisfait, le génie impressionniste partagera, au gré de correspondances, ses angoisses picturales : «Je n’ai eu que des déceptions et des difficultés avec mes pauvres arbres dont je ne suis pas du tout satisfait». À la fin de l’été, Claude Monet, jugeant son embarcation incommode, priera le 14 septembre 1891 Gustave Caillebotte de lui prêter la sienne : «Votre bateau me serait d’une grande utilité en ce moment. Je travaille à une quantité de toiles sur l’Epte et suis très mal à l’aise en norvégienne… Si le bateau est stable et assez grand, il peut me rendre un grand service !»

Constituée de 23 tableaux, la série se poursuivra sur le motif jusqu’en novembre 1891 avant d’être achevée en atelier. De précieuses toiles traduisant la force et la brièveté de l’impression ressentie devant la nature, les variations des éclairages, du climat et des saisons…