Claude Landais : «J’ai failli être embauché comme clone de Monet !»

Figure emblématique de Giverny, Claude Landais administre le village de 502 âmes depuis mars 2008. Rencontre avec un maire impliqué et à l’inégalable franc-parler….

Vous êtes maire de Giverny depuis mars 2008. Mais votre «histoire» avec ce petit village a débuté bien avant !

J’ai commencé, en effet, à tourner dans la région en 1982-1983. J’étais directeur de plusieurs usines de l’entreprise American Air Filter (AAF) dont celle de Louviers. J’avais un pied-à-terre à Vernon mais ma femme était à Dieppe ! Une situation familiale complexe qui nous a encouragés à poser nos valises à Giverny en 1988. J’ai fait partie, en 1989, d’une liste de réélection du maire sortant, M. François Lamy. A la base, j’avais accepté pour faire plaisir ! J’avais demandé à figurer en fin de liste. Comme ça, j’étais sûr de ne pas être dans le coup. Manque de pot, dans les communes de moins de 500 habitants, vous pouvez être le dernier… et le premier élu ! La liste s’est faite balayer… sauf cinq d’entre nous, dont moi ! Je me suis donc retrouvé dans l’opposition. J’étais adjoint aux finances et ai participé au redressement de la commune qui était dans le rouge. J’ai dû me mettre au parfum très vite ! En 1993, avec l’élection de M. Guy Colombel, on est passé dans la majorité.

Lorsque vous êtes arrivé à Giverny, la Fondation était ouverte depuis huit ans. Avez-vous pu y cotoyer Gérald Van der Kemp, celui qui ressuscita les lieux ?

Je ne l’ai connu que sur la fin de sa vie. Je me rappelle de quelques bières, sa boisson nationale, que nous avons bues ensemble ! C’était un sacré bonhomme. On marche encore sur le système Monet qu’il a mis au point ! Et il n’y a rien à changer ! C’était un visionnaire, qui a tout construit à partir d’une friche. Il savait s’entourer, former ses collaborateurs et faire passer ses messages. Chapeau l’artiste !

Quels étaient, alors, les rapports entre la mairie et la Fondation ?

A l’époque, il n’y avait pas de réelles connexions. La Fondation, c’était vraiment un «carré» dans Giverny. Les touristes visitaient les jardins et la maison du peintre… et repartaient ! La tombe de Monet n’était, par exemple, même pas indiquée. C’est pourtant à cette époque (1988-1989) que, de petit village rural, nous sommes devenus un village touristique. La Fondation accueillait, à cette date, plus de 280.000 visiteurs sur une saison ! Cela commençait à nécessiter une vraie organisation….

Quel était le problème N°1 qui grippait la logistique ?

A l’époque, le stationnement, puisqu’on se garait où l’on pouvait à Giverny ! Et songez qu’à l’approche de l’an 2000, on dépassait déjà, chez Monet, les 530.000 visiteurs ! La Fondation avait construit son petit parking pour les véhicules légers. Le deuxième parking a été payé par la fondation Terra (Terra Foundation for American Art) qui avait créé, en 1992, le musée d’art américain de Giverny. C’est d’ailleurs à cette date que les touristes ont commencé à entrer dans le village ! Terra a également donné le terrain qui héberge le troisième parking de la Prairie. Nous avons pu l’aménager grâce à des aides européennes (FEDER) et de la région, même si 20% restait à la charge de la mairie.

Vous administrez un village d’un peu plus de 500 âmes… mais qui accueille aujourd’hui, en saison, entre 700.000 et 800.000 visiteurs ! Vous supportez donc des charges que les communes de taille identique ignorent ! Comment jongler avec cet atypisme qui caractérise les «petites communes touristiques» ?

Je précise que nous sommes 502 ! C’est très important, car la dotation n’est pas la même si vous êtes en dessous de 500. On trouve l’équilibre en faisant comme les bouddhistes ! Plus sérieusement, il n’y a pas de secrets. Je suis un gros quémandeur ! J’ai des victimes : la région, le département qui est un gros donneur, l’Académie des Beaux-Arts, avec laquelle les relations se sont détendues grâce à Arnaud d’Hauterives (secrétaire perpétuel d’octobre 1996 à janvier 2017). Il répétait souvent : «qu’est-ce qu’on doit emmerder les Givernois» ! A l’époque, on lui a expliqué qu’on était «rinçé». Nous avons réussi à mettre sur pied une première convention de partenariat qui contraignait l’Académie à une participation financière sur les emprunts : cela a permis à la commune d’assurer l’entretien et les travaux de maintenance du parc de stationnement. C’est aussi grâce à M. Hugues Gall -le directeur de la Fondation Monet depuis mars 2008-, que les relations entre la Fondation et la commune sont devenues meilleures. Il encourage les connexions… En résumé et pour conclure, nous supportons ces charges, mais au détriment d’autres choses ! On aurait, par exemple, besoin d’un garde champêtre. Quant aux conseillers municipaux, ils sont souvent obligés de faire du bénévolat : participer à la surveillance du parking durant les week-ends chauds, installer les barrières les samedis et dimanches, ou vider quelquefois les poubelles les jours fériés !

Quels sont, d’ici la fin de votre mandat, les chantiers à boucler ?

D’abord, les bornes anti-intrusion au niveau des entrées dont le financement est quasiment acquis. A la faveur de la Dotation d’Equipement des Territoires Ruraux (DETR), 80% de ce chantier sera financé par l’état. Mais il y a toujours ce résiduel de 20% à la charge de la commune. L’autre grand projet est la vidéoprotection, qui devrait être opérationnelle pour la saison prochaine. L’état a versé ses 40% et le département devrait donner les autres 40%. C’est important car Giverny serait déclaré village touristique sécuritaire. La wifi est installée mais ne fonctionne pas encore. Sûrement pour la fin août ! Quant à la fibre, elle arrivera début 2018. Je voudrais aussi construire une halle pour les scolaires et un abri pour les touristes qui attendent la navette sous la pluie ! Les abribus financés à 40% par les amendes de police seront finis en début d’année prochaine. J’aimerais aussi sécuriser, davantage, l’accès aux tombes : les sépultures de Claude Monet et de Gérald Van der Kemp -entretenues grâce à M. Hugues Gall-, mais aussi la stèle des aviateurs britanniques, sont très fréquentées. On a construit un escalier «casse gueule comme pas deux». Régulièrement, on a des gens qui se ramassent. Il faudrait des plates-formes, que les escaliers deviennent progressifs jusqu’au cimetière. On est en train de chiffrer ! Ensuite, je m’adresserai à la Fondation ou à Madame de Portago (présidente de la Versailles Foundation) qui donne beaucoup.

Vous répétez souvent que le tourisme ne génère pas de ressources pour la commune. Peut-on néanmoins parler de ressources indirectes ?

Cela ne rapporte rien, en effet, à la commune. Mais 25% de la population givernoise vit grâce à Monet. Il suffit d’un poil de la queue du cheval pour vivre ! Les galeries vivent très bien. Le marchand de savon aussi. A l’origine, c’était un garage ! Et, sans Monet, vous fermez les chambres d’hôtes. Par contre, l’an passé, moins d’argent a été dépensé dans le village. Mais quand vous voyez le prix d’un café à Giverny, ça commence à faire cher. Le même prix qu’à Paris !

Dans le même registre, votre «bête noire», le petit train touristique qui relie la gare de Vernon à Giverny, recircule. Son cadre d’activité est-il désormais pérenne ?

Non, il n’est pas pérenne. L’année prochaine, il faudra remettre le couvert. Le petit train, c’est Walt Disney ! Je suis contre. Ce n’est pas Monet. On en a plus qu’il n’en faut des touristes. Pourquoi on irait s’encanailler ? Sur le fond, je n’ai rien contre lui, ça fait rigoler les gosses mais ça ne va pas avec le lieu !

Ne craignez-vous pas qu’un jour, le Giverny d’antan meurt au profit d’un Giverny grignoté par le tourisme de masse ?

Les anciens Givernois jouent le jeu, fleurissent leur maison. On tient à cette authenticité là. Et on arrive jusqu’ici à tuer les marchands du temple. On a le PLU (plan local d’urbanisme), le POS (plan d’occupation des sols), l’AMAP (zone de protection des espaces à vocation agricole) qui protègent l’environnement. Toutes les demandes de construction sont soumises à l’Architecte des Bâtiments de France. On ne veut pas mettre des maisons à la place du vert ! Mais si le conseil municipal ouvre la porte…

Que vous inspire l’éventuelle inscription de la commune sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco ?

En 2004-2005, on a participé avec Argenteuil, mais aussi Vétheuil, Londres, Amsterdam ou encore Venise, à une inscription à l’UNESCO. L’idée était de suivre les chemins de l’impressionnisme. On a recensé les lieux qui, à Giverny, étaient restés intacts par rapport aux tableaux. L’Unesco y est très sensible. Argenteuil n’avait pratiquement plus rien de comparable… Bref, ça a capoté. Sur le dossier actuel, on va sûrement avoir un problème avec la RD5. Expliquer qu’à l’époque, la RD5 séparait la maison de Monet du jardin d’eau… Il va falloir être bon ! Pour le coup, le petit train va manquer !! Au final, ce serait bien évidemment un coup gagnant. Cela ne nous apporterait pas grand chose, mais ça classe. Et, sur les prospectus, ça le fait !

Quel est votre Giverny de coeur ?

J’aime Giverny en hiver. Et puis, il y les collines, la marche pour ceux qui peuvent encore ! Le marais… Mon souci N°1 est que nous restions rural.

On s’amuse souvent de votre ressemblance physique avec Claude Monet. Vous auriez pu entamer une carrière de sosie !

Vous ne croyez pas si bien dire car j’ai failli être embauché comme clone par la BBC ! La fille de la production était venue me pomper l’air. Ils voulaient m’habiller, que je sois le fil rouge de leur émission. Je leur ai expliqués que je ne voulais déjà pas être le Père Noël… Alors Claude Monet ! C’est vrai que, lorsqu’on arrive au mois de septembre-octobre, ma barbe est beaucoup plus longue. Et il y a aussi le petit ventre. Là, je me fais avoir ! Par contre, au-delà de la ressemblance physique, j’ai appris à connaître l’histoire, le parcours, la peinture de Claude Monet. Je m’en suis imprégné. Dans ce registre là, je suis devenu un grand Givernois…