Camille, l’autre Madame Monet…


« Camille Monet », par Pierre-Auguste Renoir, 1872. Musee Marmottan Monet, Paris, France / Bridgeman Images

5 septembre 1879. Camille-Léonie Doncieux, première épouse de Claude Monet, s’éteint à l’âge de 32 ans. Portrait d’une douce et bienveillante muse…

C’est avec Alice Hoschedé, sa seconde épouse, que le maître impressionniste partagea ses heures glorieuses et le bonheur givernois. Mais c’est avec Camille qu’entre échecs, misère et rebuffades, il goûta aux frissons d’un succès naissant….

Issue d’un milieu modeste, Camille naît à Lyon le 15 janvier 1847. La délicate jeune fille n’a que dix-huit ans lorsqu’à Paris, elle croise la destinée du peintre Monet. «Camille est belle et singulière, écrit Michel de Decker dans «Claude Monet, Une vie» (Ed. Perrin). Elle n’est pas très grande mais elle est élancée. Camille, c’est un beau visage, un nez droit et fin (…), le sourcil et les cheveux de jais, la peau laiteuse comme on l’aimait alors… Et un regard lointain, rêveur, un peu triste même»….

Claude Monet ne s’épanchera jamais sur les circonstances de sa rencontre avec la délicieuse Camille. Est-ce, comme il se le murmure, Frédéric Bazille qui présenta, en 1865 et dans un atelier des Batignolles, cette jeune modèle au peintre ? Toujours est-il que la belle Camille devient, très vite, la muse de Claude Monet. «La femme à la robe verte», toile datée de 1866, c’est elle ! Et le coup de foudre pictural de se muer en liaison amoureuse….

S’il s’installe avec Camille, Claude Monet s’entête, longtemps, à cacher cette liaison à sa famille. Craint-il la réaction paternelle ? Lorsqu’il avise, le 8 avril 1867, son père Claude-Adolphe que Camille est enceinte, la réponse se fait cinglante. L’intéressé lui suggère en effet l’abandon pur et simple ! Monet fait fi des conseils paternels et s’engage à reconnaître l’enfant. Mais le sort réservé à Camille est rude. Comme l’explique Daniel Wildenstein -l’auteur du catalogue raisonné de Monet-, «pour réduire les frais, Claude ira vivre auprès des siens, d’où il adressera à Camille l’argent dont il pourra disposer». Selon Michel de Decker, les deux futurs parents ne vivent pas de «brûlante passion». En témoignerait cette lettre datée du 25 juin 1867 et rédigée à l’intention de son ami Frédéric Bazille : «Quelle situation pénible tout de même ! Elle est très gentille, très bonne enfant et elle est même devenue raisonnable et par cela même elle m’attriste d’avantage !» Mais la fougue avec laquelle l’artiste peint sa dulcinée n’est-elle pas le signe d’un amour profond et réel ?

Jean vient au monde le 8 août 1867. «Un gros et beau garçon» qui inspire à son père un sentiment d’affection dont il s’étonne lui même. Après trois années souvent miséreuses, Camille et Claude se marient, le 28 juin 1870, dans le VIIIe arrondissement parisien. Parmi les quatre témoins figure Gustave Courbet ! Vouée à la peinture de son époux, Camille lui inspire de nombreuses toiles, dont, en 1875, «La femme à l’ombrelle» et «La Japonaise» en 1876.

Est-ce en juillet 1876 que l’existence de Camille s’assombrit ? Cet été là, Claude Monet rencontre, en effet, sa future seconde épouse, Alice Hoschedé. Camille a-t-elle saisi la troublante complicité qui se noue entre ces deux êtres ? Enceinte de son deuxième enfant, la fragile Camille, qui accouche le 17 mars 1878 du petit Michel, essuie fatigue et tourments…

Au début de l’automne, les quatre Monet s’installent, à Vétheuil, avec les huit Hoschedé en pleine déroute financière. Camille, épuisée et meurtrie, s’affaiblit chaque jour un peu plus. Son état de santé soucie grandement Claude Monet. Le verdict, implacable, tombe au printemps 1879. Un cancer la ronge. Des métastases atteignent, en août, le système digestif. Alice Hoschedé la veillera jour et nuit. Après une terrible agonie et des adieux déchirants à ses enfants, la douce et conciliante Camille s’éteint le 5 septembre. Face au cadavre de sa femme, Claude Monet, presque malgré lui, saisit les pinceaux et capture les infimes variations de ton et de couleur que la mort engendre («Camille sur son lit de mort»). «Avant même d’avoir décidé de faire son portrait pour la dernière fois, son instinct de peintre avait vu les tonalités de bleu, de jaune, de gris jetées par la mort», note John Rewald dans «Histoire de l’Impressionnisme». Un geste impulsif que le peintre se reprochera plus tard…

Triste sort que celui de Camille ? Après le départ des Monet et Hoschedé pour Poissy, nul ne viendra plus jamais arracher les mauvaises herbes sur sa tombe vétheuillaise…