15 avril 1874. Et Monet fit (mauvaise) Impression….



Claude Monet, « Impression, soleil levant » (1872).
Huile sur toile, 50 x 65 cm, inv. 4014, Paris,
musée Marmottan Monet. ©Bridgeman Image


C’était il y a 143 ans. Court-circuitant le Salon Officiel , la « bande à Monet » expose ses oeuvres dans l’ancien atelier du photographe Nadar. La presse bourgeoise boude ces dissidents. Et une plume caustique les traite même d’impressionnistes !!

Accusés de vouloir « dynamiter » l’art classique à coup d’audace picturale, Claude Monet, Cézanne, Sisley, Degas, Renoir ou encore Pissarro n’ont qu’une idée en tête : quitter les ornières de la peinture officielle. Aussi, après avoir créé leur « Société anonyme coopérative d’artistes », décident-ils d’organiser leur propre exposition, dans l’ancien atelier du photographe Nadar, au 35, boulevard des Capucines à Paris. Nous sommes le 15 avril 1874. Le public afflue malgré le prix d’entrée de 1 franc, identique à celui pratiqué au Salon Officiel, et qui ouvrira ses portes quinze jours plus tard.

Si Emile Zola, jeune écrivain et critique d’art de 34 ans, applaudit « l’audace heureuse de ces peintres », la presse conservatrice s’abstient de commentaire. Mieux vaut, en effet, se taire plutôt que relayer un mouvement jugé subversif pour l’ordre moral ! D’autres plumes se font, en revanche, plus malveillantes. Ainsi de Louis Leroy, chroniqueur au « Charivari », qui se gausse d' »Impression soleil levant », une toile signée Claude Monet, chef implicite du mouvement. A ses yeux, cette marine aux allures d’esquisse et qui bafoue les règles de la peinture académique, relève du sacrilège ! Dans son article daté du 25 avril, le journaliste s’en donne à coeur joie : « Impression, j’en étais sûr. Je me disais, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans. […] Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là ! ». Louis Leroy fustige, plus largement, ce qu’il baptise ironiquement « l’exposition des impressionnistes », n’imaginant pas qu’un demi-siècle plus tard, le mouvement, à qui il conféra malgré lui ses lettres de noblesse, susciterait un engouement international !

Ernest Hoschedé, commerçant aisé et collectionneur, achète néanmoins « Impression soleil levant » pour 800 francs. Un bon prix pour l’époque ! En 1878, Georges de Bellio, futur bienfaiteur des Impressionnistes, l’acquiert au quart de sa valeur initiale. Jugée trop novatrice, l’oeuvre reste boudée, même après la mort de Monet en 1926. Il faudra attendre les années 1950 pour que des historiens d’art renommés, et notamment l’Américain John Rewald, pointent du doigt le rôle fondateur du tableau. L’apothéose vient en 1959. A l’occasion d’un prêt au musée de Mulhouse, la toile est assurée pour une valeur de… 50 millions de francs !

Les cambrioleurs qui, en 1985, dérobèrent le tableau au musée Marmottan, contribuèrent, à leur façon, à asseoir son mythe. « Impression, soleil levant », qui regagna ses cimaises en 1990 est, aujourd’hui, considéré comme le chef d’oeuvre du peintre impressionniste. Mieux : comme une icône de la modernité…