12 novembre 1918 : Un don en hommage à la France

Au lendemain du dénouement de la Grande Guerre, l’artiste Claude Monet choisissait de rendre un hommage magistral à la paix. Récit de cet historique «jour d’après»…

11 novembre 1918. L’armistice, qui met fin aux combats de la Première Guerre mondiale, est signé dans un wagon du train d’état-major du maréchal Foch, dans la clairière de Rethondes. Une extraordinaire liesse aux accents de communion nationale s’empare des grandes villes, bourgs et campagnes de France…

A Giverny, Claude Monet, tout entier dédié à son Oeuvre, peint jusqu’à l’épuisement. Au début du conflit, il se disait «honteux de penser à de petites recherches de formes et de couleurs pendant que tant de gens souffrent et meurent pour nous». Mais, durant la dernière année de conflit, le peintre semble avoir érigé un mur entre lui et le reste du monde. Selon Daniel Wildenstein, auteur de «Monet ou le triomphe de l’Impressionnisme», «le contraste est frappant entre l’attente anxieuse de l’opinion publique (…) et l’indifférence apparente manifestée, à cette période, par Monet dans ses lettres». Et pourtant, le 12 novembre 1918, Claude Monet annonce à Clemenceau son intention d’offrir à l’Etat deux panneaux décoratifs qu’il est «à la veille de terminer» et qu’il entend «signer du jour de la Victoire». «C’est peu de chose, mais c’est la seule manière que j’ai de prendre part à la victoire», ajoute-t-il. Claude Monet souhaite que son fidèle ami Clemenceau choisisse, lui-même, les toiles destinées au musée des Arts décoratifs. C’était donc, bel et bien, pour défier la guerre que l’artiste givernois travaillait, sans relâche et alors que les canons faisaient rage, dans son gigantesque atelier bâti en 1916…


Claude Monet, peintre, dans son atelier / Agence Meurisse

Six jours plus tard, le 18 novembre 1918, Clemenceau se rend à Giverny pour procéder à un premier choix. L’historien et romancier Gustave Geffroy, qui fait partie du voyage, fera état de «quelques-unes des toiles que Monet offre à la France, comme un bouquet de fleurs en hommage à la guerre victorieuse et à la paix conquise». Dès cette première rencontre, il semblerait que la donation envisagée soit plus importante que celle initialement prévue. «Sans doute sous l’influence de Clemenceau !», précise Daniel Wildenstein. Au final, les panneaux seront au nombre de dix-neuf dans l’acte de donation signé, à Vernon le mercredi 12 avril 1922, en l’étude de Maître Baudrez, par Claude Monet et Paul Léon, directeur des Beaux-Arts…


Madame Kuroki, Claude Monet, Alice Butler, Blanche Hoschedé-Monet et Georges Clemenceau à Giverny.
© Musée Marmottan Monet, Paris / Bridgeman Images

Clemenceau, qui, en coulisses, a mené toutes les tractations, se réjouit. Reste que Claude Monet, éternel insatisfait, réclame toujours plus de temps pour parfaire son œuvre. Pire. A plusieurs reprises, il juge l’entreprise au-dessus de ses forces et songe à tout détruire et tout recommencer. «Le Tigre» le sermonne : «vous savez fort bien que vous avez atteint la limite de ce que peut accomplir la puissance de la brosse et du cerveau ! » Après son opération de la cataracte en 1923, le maître impressionniste doutera jusqu’à l’obsession : «Je persiste à voir jaune ce qui est vert et le reste plus ou moins bleu». Les modifiant sans cesse, Claude Monet conservera les panneaux jusqu’à sa mort, le 5 décembre 1926…

Quelques jours après les obsèques, les panneaux, finalement au nombre de vingt-deux, prennent la route de Paris. Pressée par Georges Clemenceau, qui livre là son dernier combat, l’Administration des Beaux-Arts procède, au début de l’année 1927, à l’installation à l’Orangerie. Le 16 mai, veille de l’inauguration, Clemenceau fait lentement le tour des deux salles. Vive et intense, son émotion est palpable. Il déclarera, profondément touché : «C’est admirable…». Un an plus tard, le Père la Victoire dresse un constat amer : «je suis allé hier à l’Orangerie. Il n’y avait absolument personne…» Un long purgatoire s’annonce, en effet, pour les Grandes Décorations. Et il faudra attendre les années 50 pour que ces panneaux, mais aussi le Monet de la dernière époque ressuscitent : tandis que l’artiste André Masson qualifiera en 1952 l’Orangerie de «Sixtine de l’impressionnisme», les experts américains salueront «l’impressionnisme abstrait» du peintre givernois…

Mais il fallait aussi, outre sa place dans l’histoire picturale, redonner à ce chef d’oeuvre unique son symbole originel. Car, comme le déclara en 2017 Pierre Georgel, conservateur du musée de l’Orangerie : «Monet signait, avec les Grandes Décorations, la victoire de l’esprit sur la barbarie». Et quelle plus belle occasion que ce centenaire de l’Armistice pour le rappeler…